Au delà d'Israël et de la Palestine, les dérives du nationalisme...

Plus de cinquante morts. Parmi eux des enfants et des vieillards. Pourquoi ? Nul n'ose y répondre tant la réalité semble invraisemblable. Incompréhensible. Insoutenable. Indéfendable. Pas même croyable. Les soldats d'Israël ont tiré sur des manifestants, ils ont nié l'humanité de ces personnes en taisant, dans le sang, leur droit de s'exprimer. Par ce geste, le gouvernement de Benjamin Néthanyahou nous rappelle que le nationalisme n'est jamais une solution politique.

Il y a tout lieu de penser que la journée du 14 mai 2018 était en fait un événement, un épisode parmi d'autres du conflit isarélo-palestinien, un conflit qui ne semble pas avoir de fin, un conflit qui dure, diront certains, depuis trois mille ans avec des périodes de paix toujours précaires. Le 14 mai 2018 aurait pu être un élément comme les autres, une date de plus dans le récit tragique de ce territoire. Ce n'est pas la première fois que ce genre de drame arrive. On se souvient des « return walk » du mois de mars dernier, de l'opération Plomb Durci durant l'hiver 2009, des intifadas etc.

 

Pourtant cette journée marque un tournant symbolique dans l'histoire de ce territoire.

 

Côté israélien, on célèbre les soixante-dix ans de la création de l'état Hébreu. Côté Palestiniens, on commémore la nakba (la catastrophe), et l'expulsion de milliers de personnes de leurs propres terres. Il en va ainsi depuis soixante-dix ans avec un rapport de force favorable à Israël, quasiment depuis le départ. Israël a gagné toutes ses guerres contre les états arabes, et depuis 1979, avec la signature du traité de paix avec l'Egypte, Israël ne subit plus de menace de ses voisins directs à l'exception du Hezbollah au Liban.

 

La paix en fuite

Mais le jeune état s'est créé un ennemi de l'intérieur. On aurait pu croire, après la paix avec l'Egypte, que l'état Hébreu, en position de force, se mettrait en quête de chercher un modèle de cohabitation entre juifs et musulmans. Il n'en a rien été. Israël, obsédé par sa sécurité et un mythe national délirant, a enfermé les Palestiniens dans un régime que beaucoup aujourd'hui comparent à l'apartheid sud-africain avec tout ce que cela peut comporter de xénophobie et de rejet de l'autre. Les territoires Palestiniens sont colonisés, petit à petit les humiliations, les vexations s'accumulent, les musulmans deviennent en majorité des citoyens de seconde zone. À cette oppression injuste, les Palestiniens répondent par deux intifadas et abandonnent l'OLP de Yasser Arafat pour épouser les actions terroristes du Hamas soutenu par l'Iran.

 

Alors que l'on aurait pu croire en 1993 avec les accords d'Oslo que la paix allait enfin advenir, celle-ci s'est encore dérobée avec l'assassinat d'un de ses artisans : Yitzhak Rabin. L'escalade s'est poursuivie avec l'arrivée du Hamas au pouvoir à Gaza en 2006, le blocus fou qui a suivi visant à affamer les Gazaouis, et toujours en vigueur aujourd'hui, l'opération Plomb Durci et enfin la répression dans le sang des « return walk ». J'oublie certainement des « épisodes », mais le constat d'ensemble est là : la situation au Proche-orient est telle que les deux parties semblent irréconciliables.

 

Soixante-dix ans plus tard, jour pour jour après la proclamation de l'état d'Israël, une nouvelle étape est franchie. Alors que les caméras du monde entier sont braquées sur Jérusalem et la nouvelle ambassade des Etats-Unis, établie dans cette ville en vue, entre autre, d'exciter la colère des Palestiniens, les soldats Israéliens n'ont pas hésité à tirer à balle réelle sur une foule à peine armées de pierre et dans le pire des cas de cocktails molotov dans la bande de Gaza. On le sait, il existait bien d'autres moyens de contenir cette foule, si d'aventures, elle franchissait la frontière. Et quand bien même cela s'était-il produit, était-ce si dangereux pour la sûreté de l'état Hébreux ?

 

Rien ne justifiait ce massacre, aucune légitime défense, aucune menace. La lâcheté des soldats ayant commis ces crimes est d'autant plus grande qu'ils étaient cachés derrière des tertres, inatteignables par les jets de pierre et les cocktail molotov des manifestants. On a tué des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards dans un combat inégal, par facilité et par lâcheté, de la manière la plus sordide qui soit, en ayant conscience que les caméras du monde étaient là pour filmer ce carnage.

 

Spectacle morbide

Car l'objectif était bien là. Il ne s'agissait pas de maintenir la foule. Il ne s'agissait pas de protéger un Etat de quelques milliers de manifestants à sa frontière. Il ne s'agissait pas d'une banale opération de maintien de l'ordre. Non. Il s'agissait de présenter un spectacle morbide aux médias, de dire au monde que le gouvernement hébreu a tous les pouvoirs, y compris celui d'assassiner les manifestants d'un peuple qu'il considère étranger au sien devant les télévisions du monde.

 

Ce qui a triomphé le lundi 14 mai, c'est le rejet de l'autre, l'intolérance et la facilité dans laquelle Israël s'enferme : écraser plutôt que négocier, résumer la Palestine au terrorisme plutôt que de l'envisager dans sa complexité. Et quand je dis Israël, entendons-nous bien, je parle du gouvernement israélien car il existe plusieurs Israël. L'Israël qui croit dur comme fer au retour à sa terre promise et l'Israël qui considère que « la Bible n'est pas un cadastre ».

 

Ainsi, dans ce pays, c'est le camp du retour au passé qui est au pouvoir, c'est ce camp-là qui justifie toutes les violences possibles au nom de sa sûreté, c'est ce camp-là qui enlève toute forme d'espoir au peuple Palestinien, qui le maintient dans des conditions de vie indigne et le pousse à la violence. Ce camp-là, c'est le camp de la droite allié à l'extrême-droite, le camp nationaliste. L'Histoire, avec l'ironie qu'on lui connaît, répète les erreurs du XXe siècle en Israël et nous enseigne la même leçon : le nationalisme ne peut amener que la guerre.

 

Pourtant Israël n'est pas le seul pays occidental à sombrer à nouveau dans cet affre : les Etats-Unis l'ont fait, la Grande-Bretagne également via le Brexit, l'Italie aujourd'hui avec le gouvernement de Giusepe Conte, la Hongrie, depuis trop longtemps, avec Victor Orban. Ces nationalismes s'installent sur l'idée d'ennemis simples à identifier : Europe, migrants, islam et prospèrent sur la réthorique simpliste d'un « nous » uniforme et sans diversité contre « eux » également uniforme et sans diversité.

 

Un nouvel humanisme

Les résultats de cette idéologie et de ses stratégies sont dévastateurs : guerres américaines à répétition en Orient, morts par milliers en Méditerranée aux portes de l'Europe, Palestine exsangue. Face à ces tableaux tragiques, les humanistes montrent une inquiétante impuissance. Balayés du pouvoir, cantonné à un rôle d'opposition dans le meilleurs des cas, ils dénoncent cette politique du pire sans parvenir à impacter leurs opinions publiques qui oscillent entre fatalisme, cynisme et indifférence. Les promesses du retour à un âge d'or, à un passé fantasmé sont préférées au détriment de valeurs humanistes qui ne cessent de s'éroder.

 

Les événements du 14 mai dernier ne sont rien d'autre que la cristallisation médiatique d'une dérive nationaliste. Pour l'endiguer, la construction d'un nouvel humanisme et sa diffusion auprès des consciences deviennent urgent. Il est crucial de comprendre que maintenir une personne, un groupe, un peuple dans une situation indigne, c'est faire preuve d'indignité envers soi-même. C'est nier l'humain que nous sommes en niant les humains qu'ils sont. En somme, faire passer le respect de la personne humaine avant l'amour d'un drapeau, d'un hymne ou d'une terre.

 

C'est une question de dignité individuelle et collective. En orient comme en occident. Ni plus, ni moins.

 

Bien @ vous,

 

Br.

Bibliographie :

BRUNSWIC, Anne. Le médecin qui sourit. 2010, XXI n°11. ISSN : 1960-8853

HESSEL, Stéphance. Indignez-vous. Paris : Indigène éditions. 2011. 29 p. ISBN : 978-2-911939-76-1

KADER, Bichara. Le monde arabe expliqué à l'Europe. Paris : L'Harmattan, 2009. 530 p. ISBN : 978-2-87209-935-1

LEVY, Benny. Opération Toto. 2010, XXI n°11. ISSN : 1960-8853

VICTOR, Jean-Christophe. Le dessous des cartes, itinéraires géopolitiques. Paris : Tallandier, 2012, 223 p. ISBN : 978-2-84734-968-9

VITKINE, Benoît. Mon cousin colon. 2010, XXI n°11. ISSN : 1960-8853

Etats-Unis Israël Palestine Gaza Jérusalem

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