Des vertus de la banalité

Je crois que je publierai ce papier en retard. Par « en retard », entendez qu'il ne sera peut-être pas publié à l'heure habituelle, à savoir : 14h02. En revanche, je pense qu'il sera prêt pour mercredi, jour sur lequel j'ai programmé la publication de l'ensemble de mes billets. Oui, là-dessus j'ai bonne confiance sur le fait qu'il sera prêt à temps. Pourquoi ce jour, pourquoi cette heure ? Je ne sais pas encore si c'est le moment de vous en parler mais vu que je n'ai pas d'autres sujets de conversation en ce moment, allons-y...

Le secret n'est pas bien mystérieux. Il touche même à tout ce qui peut exister de plus banal lorsqu'il s'agit de faire un choix en apparence anodin dans nos vies, mais qui l'air de rien, peut jouer pour beaucoup dans la suite de ce que vous allez entreprendre. Vous savez ce genre de décision que vous avez prise à la légère, sans mesurer les conséquences qu'elles auront plus tard ; et le jour où vous vous retrouvez face à ces conséquences sus-citées qu'elles soient heureuses ou malheureuses, vous vous posez toujours la question de savoir ce qu'il en aurait été si vous aviez fait un autre choix. Étrange, non ? Cette manie que l'on a, à souvent, se retourner sur les choix faits par le passé, comme si d'un coup, on pouvait retenir les quelques mots sortis de notre bouche ou griffonnés à la va-vite sur un document administratif. Et comme cela est impossible, on fabrique régulièrement des mystères autour de ces instants-là. On prétend ne plus s'en souvenir ou alors on raconte une histoire autour de LA décision. On enjolive, on atténue certaines attitudes, certains faits, et ce n'est que très rarement que l'on approche de la vérité.

 

Ainsi donc pour reprendre le fil de ce billet, au moment de la refonte éditoriale de ce blog (Madre mia, presqu'un an, c'est fou comme ça passe vite!) je me suis posé la question de savoir quel rendez-vous je voulais donner à mes lecteurs ? Quel jour, quelle heure ? Et comme je vous le disais plus avant, vous verrez que je ne me suis pas vraiment cassé la tête, que pour une décision à la va-vite, il était difficile de faire plus rapide. Bref, j'ai simplement choisi le jour et l'heure de ma naissance.

 

Pas de quoi pavoiser sur l'échelle de l'originalité. Si vous voulez la petite histoire qui vous permettra de lever totalement le mystère qui pourrait régner autour de ce choix (et quel mystère!), sachez que publier le mercredi allait de soi, ce n'est qu'après coup que j'ai pris conscience que j'étais né ce jour-ci, et de fait, j'ai continuer dans cette direction, en conscience cette fois. Quant à l'heure, je savais dès le départ ce qu'elle signifiait pour moi-même, et puis, le narcisse qui sommeille en moi, aime bien cette heure : quatorze heures zéro deux (oui, il faut prononcer le zéro, sinon ça déséquilibre complètement le groupe de souffle) ou deux heures deux, c'est bien, c'est symétrique et ça met le propos en abîme. Pour avoir une symétrie, il faut au minimum deux éléments, alors deux deux qui se regardent en chien de faïence, ça donne un peu l'impression de que le propos s'annihile, vous ne trouvez pas ?

 

 

Extimité

Et quel sens donner à tout cela ? Je n'en sais encore rien. Disons qu'à la fois, consciemment et inconsciemment, je savais qu'écrire ce blog revenait à livrer une part de soi sur la place publique, à s'exercer à un numéro d'extimité, concept développé par Serge Tisseron et qui consiste à trouver à un équilibre entre exhibition et pudeur dans le monde numérique (je dénature forcément la complexité de son propos en essayant de le synthétiser en une phrase, mais disons que c'est ce que j'en ai compris). Alors quitte, à parler de soi, autant mettre en jeu, d'emblée ce qui nous définit dès le premier jour : la date et l'heure à laquelle nous sommes arrivés ici...

 

Je me rends compte que la plupart des billets publiés ici, à ce jour et à cette heure, sont le fruit de lectures, d'écoute de musique ou d'opinion politique (des choses plutôt personnelles en fin de compte), des sujets que j'essaie tant bien que mal de documenter, gage selon les exigences que je me donne, de la qualité de ce blog. Il existe également la crainte d'être en incapacité de créer si je n'avais pas de film, de livre, de musique à vous faire partager, quelque part la conviction qu'écrire un texte sorti exnihilo de ma plume, sans sources, sans documentation serait une chose non pas impossible, mais tout de même rudement compliqué. Cela revient à laisser libre cours à sa plume, à la laisser vagabonder pendant plusieurs heures sur le clavier de son ordinateur comme je le fais actuellement. En d'autres termes, laisser le naturel revenir au galop, laisser place au spontané, le laisser parler.

 

Adolescent, je ne me méfiais pas du spontané et disons que cela a pu me jouer certains tours. Aujourd'hui adulte (enfin, je crois) j'ai sur la spontanéité un regard méfiant et inquiet. Je ne suis pas le seul à être angoissé par le naturel, des personnes forts recommandables l'ont été bien avant moi. Barthes, par exemple. Il disait qu'il se méfiait toujours du spontané car ce qui en ressortait toujours, c'était du banal.

 

Et quoi de plus ennuyeux, de plus triste, de plus mortel que la banalité ? « Il fait beau aujourd'hui, n'est-ce pas ? », « Sale temps, hein ? », « ça va ? », « Tes enfants/parents vont bien ? », rien qu'à leur lecture, je sens que ces phrases provoquent chez vous un ennui considérable (ou alors, cet article vous ennuie depuis le début, auquel cas, je vous présente mes sincères excuses). On retrouve rarement ces phrases dans les livres, plus souvent dans les conversations entre personnes qui n'ont plus grand-chose à se raconter. Dans ces situations, le banal tente tant bien que mal de venir à la rescousse : la météo, la santé, la petite famille, il vient briser un silence gênant, il atteste de notre politesse vis-à-vis de notre interlocuteur. La réalité se retrouve réduite à son plus simple appareil et l'extraordinaire disparaît ou manque d'être reconnu en tant que tel.

 

 

Place au réel ?

Et lorsque l'on s'expose sur les Internets, à l'heure de l'économie de l'attention, cet ennui est à peine toléré (que diriez-vous si je vous parlais du temps qu'il fait?), il faut chasser la banalité naturelle et produire du discours culturel. Du discours maîtrisé, du discours qui puisse susciter l'intérêt de l'internaute. Dès lors deux choix s'offrent à vous : grossir certains traits de votre personnalité quitte à sonner faux ; nourrir vos productions par quelques recherches mais dans ce cas, vous ne racontez que très indirectement qui vous êtes. Certains parviennent à allier les deux et ce sont les plus intéressants, je pense. En somme, pour échapper au banal, on raconte une histoire, on enjolive, on atténue certaines attitudes, certains faits, et ce n'est que très rarement que l'on approche de la vérité.

 

Dès lors quelle place pour le réel ? Dès lors que l'on rejette le banal, que reste-t-il de réalité dans ce que l'on écrit, monte, réalise ? Les histoires que l'on présente, les livres dont on parle, ls compositions que l'on partage, sont eux-mêmes des artefacts qui nous font sortir de notre propre réalité. Dès lors que l'on en parle, ne s'agit-il pas de s'extraire plus encore du monde dans lequel nous vivons ? Ce constat fait, ces questions posées, n'existe-il pas un intérêt assez particulier à sacrifier les poncifs de l'originalité ou de l'exigence intellectuelle pour tenter d'approcher le banal ? (N'est-ce par en soi une recherche d'originalité dans un environnement numérique si peu banal ?) Le banal dit des choses de nous, c'est en ce sens qu'il parle vrai. Il nous met à nu, sans vraiment tout dire.

 

En vous parlant d'un choix insignifiant au possible, celui de la date et de l'heure de mes publications sur ce blog, je vous ai tout de même révélé une part de moi-même, une part d'égo que je mets dans ce blog. Pour vous en parler, j'ai écrit ce billet sans documentation et j'ai le sentiment d'avoir approché une certaine forme de vérité, mon propos n'est pas biaisé par quelconque auteur, il s'agit de ma propre pensée. Le banal permet le dévoilement de certaines vérités. Quant à savoir si je m'aventurerai à produire davantage ce type bavardage, cela dépendra de l'intérêt que j'y trouverai, des réponses apportées par ces errances sur la page de papier numérique. Toujours est-il qu'en ce moment, je me dis que cela a peut être du bon d'écrire ici de tout et de rien, c'est peut-être même la raison pour laquelle je réponds à ce rendez-vous de façon aussi régulière.

 

Bien @ vous,

 

Br.

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