Être obligé de faire la putain

L'idée de ce voyage m'enthousiasmait. Je serais en compagnie d'un écrivain plus âgé et déjà consacré et, dans la voiture, nous aurions le temps de parler et j'apprendrais certainement beaucoup de choses utiles à savoir. J'ai peine à imaginer aujourd'hui que je considérais Scott comme un écrivain âgé, mais dans ce temps-là, en comme je n'avais pas encore lu Gatsby le Magnifique, je le croyais d'une autre génération.

Je pensais qu'il écrivait des histoires pour le magazines tels que le Saturday Evening Post et qu'il avait eu un certain succès trois ans auparavant, mais je ne le tenais pas pour un écrivain sérieux. Il m'avait raconté à La Closerie des Lilas comment il écrivait des nouvelles qu'il croyait bonnes et qui l'étaient effectivement, le Post, et comment ensuite il les modifiait avant de les soumettre à des magazines, sachant exactement par quels trucs transformer ses nouvelles en textes publiables dans tel ou tel périodique. J'avais été scandalisé et l'avais traité de putain. Il m'avait répondu qu'il était bien obligé de faire la putain, car il lui fallait soutirer de l'argent aux magazines pour avoir les moyens d'écrire de bons livres. Je lui avais répondu qu'à mon avis quiconque n'écrivait pas toujours de son mieux finissait par gâcher son talent. Mais il écrivait tout d'abord le bon texte de ses nouvelles, avait-il répondu, le fait de les abîmer ou d'y changer quelque chose après coup ne pouvait nuire à son talent. Je n'étais pas de cet avis et aurais bien voulu en discuter avec lui, mais il m'eût fallu avoir écrit un roman pour étayer ma thèse et lui en prouver le bien-fondé et le convaincre. Or je n'avais pas encore écrit de roman. Depuis que j'avais commencé à démanteler mon style antérieur et à fuir toute facilité et à essayer de faire agir mes personnages au lieu de les décrire, écrire m'était devenu merveilleux mais très difficile et je ne voyais pas comment je pourrais jamais écrire un texte aussi long qu'un roman. Il me fallait parfois toute une matinée pour écrire un seul paragraphe.

Ernest Hemigway,
Paris est une fête

citation Paris Paris est une fête Fitzgerald Hemingway écriture

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