L'avenir est à l'Est 1/3

Ma mère nous le répétait souvent à ma sœur et moi. C'était pendant les années 2000. Nous étions adolescents, la Chine connaissait des taux de croissance supérieur à 10%, la Russie se reconstruisait après la chute d'URSS et dix pays d'Europe centrale intégraient l'Union européenne ; ma mère branchée sur France info, s'inquiétait également de ces subprimes aux Etats-Unis dont, on disait partout qu'ils allaient exploser et qu'ils allaient plonger et l'Amérique, et leurs partenaires dans une récession semblable à celle des années 30. En somme, le tableau était planté. L'Occident amorçait son déclin et le Levant était à l'aube d'une renaissance. L'Avenir était à l'Est...

C'était difficile à croire et à entendre, tellement l'Est paraissait éloigné de nous. C'est un ailleurs où l'on y projette un certain exotisme, beaucoup de fantasmes, des destinations de vacances, une culture radicalement opposée à la nôtre. L'Est, c'est un ailleurs où, en bon occidental quelque peu effrayé par l'étranger, on se dit que l'on ira jamais. C'est un pays que l'on imagine fermé à nous-même. C'est une terre où les explorateurs sont rares et où ceux qui ont eu le courage de s'y rendre demeurent dans l'histoire : Guillaume de Rubrouck et son séjour à Karakorum, Marco Polo et sa rencontre avec le grand Khan de Mongolie, Napoléon et sa campagne de Russie, le lieutenant Jules Brunet et son engagement au côté des Samouraï japonais. Aller à l'Est, c'est faire preuve de bravoure et de courage et prendre le risque d'entrer dans l'histoire.

 

Je ne sais pas si Emmanuel Carrère entrera un jour dans l'histoire au même titre que ces personnages illustres... toujours est-il que l'Est, il connaît bien. Il y a passé une large partie de sa vie de grand reporter et cette vie est racontée dans un livre que je ne peux que vous recommander : Il est avantageux d'avoir où aller. Il s'agit d'un recueil de reportages, sélectionnés et mis en ordre par l'auteur. L'ensemble paraît un peu fourre-tout ; on passe du coq à l'âne, d'un sujet à l'autre, parfois ce qui avait été laissé sans suite lors d'un premier reportage, trouve un dénouement quelques pages plus tard. Entre temps, si le sujet concerné se passe en Hongrie, on aura parlé sexe, littérature et cinéma.

 

Une autobiographie

« Le tout peut se lire comme une sorte d'autobiographie », ce sont les mots de l'auteur sur la quatrième de couverture. Et pour le coup, je trouve que cette démarche est réussie ! Quoi de plus pertinent qu'un ensemble de textes sans cohérence apparente pour parler de sa propre vie ? Quoi de plus vrai que d'exposer les textes que l'on a écrit soi-même pour laisser le soin à votre lecteur d'apprécier la saveur de ce que fut votre vie ? Voilà pour le geste littéraire, assembler un puzzle de fragment de réel et ne rien y ajouter. Seule la personnalité hybride d'un grand reporter et d'un écrivain pouvait réaliser un tel ouvrage. En un mot, seul Emmanuel Carrère pouvait composer un tel livre, il l'a fait et c'est tant mieux.

 

Mais revenons à nos moutons et à une large partie du sujet de ce livre : l'Est. À la seule lecture de ce recueil, on peut mesurer à quel point, l'Est est vaste. L'oeuvre de Carrère sur le sujet est dense, fouillée, précise... et pourtant, on garde l'impression après la lecture du livre qu'il reste encore tant de choses à dire, tant d'angles à aborder, tant de personnes à interroger. La tâche de l'exhaustivité est impossible ici comme sur bien d'autre sujet mais le travail du grand-reporter a ceci de précieux qu'il nous fait toucher du bout des doigts la diversité et la complexité de l'Est.

 

Ça commence par une fin qui ressemble à un début : la fin de l'Est, si l'on peut s'exprimer ainsi, la fin du bloc soviétique. Parmi les régimes autoritaires qui tomberont, celui de Ceausescu en Roumanie et à Carrère de raconter la reconstruction ombrageuse du pays qui se profile à l'horizon. Tout y passe : Dracula, les grands écrivains roumains, les Carpates cauchemardesques, le palais de l'ancien dictateur laissé à la merci des pilleurs... à chaque épisode, Emmanuel Carrère marque sa présence, il écrit quelques paragraphes à la première personne et cela suffit pour savoir qu'il sera là jusqu'à la fin, pour nous expliquer qu'une transition démocratique est loin d'être simple.

 

Cette patte prise au début des années 90, celui d'une objectivité singulière, le suivra pendant toute sa carrière. À chaque nouvel épisode de sa vie, dans un style qui évolue, Carrère nous indique qu'il est là, il nous précise que la réalité qui est racontée dans ses lignes, est perçue avec son point de vue. Habileté rare d'un journaliste, conscient qu'il peut être faillible : il indique à son lecteur que son seul récit ne pourrait faire office de vérité. On retrouve ce même trait de caractère, humble et inquiet, à ses traits d'humour volontairement caustiques et un sens de l'autodérision rare.

 

Cette sensibilité, on la retrouve lorsque Carrère raconte le retour au pays d'un hongrois retenu dans un hôpital psychiatrique russe pendant la quasi-totalité de sa vie. La vérité de ses mots nous touche, les personnages, les sons et les images qu'il choisit, nous heurtent comme cette vieille dame, originaire du même village que cet homme, son premier amour de jeunesse, croyant l'avoir perdu à jamais, et qu'elle retrouve du jour au lendemain. On peine à se représenter la douleur de cette femme, les cicatrices qu'elle a dû rouvrir en apprenant la nouvelle, le temps qui a marqué son visage. On peine à se l'imaginer parce que Carrère ne raconte pas cela. Trop facile. Pour nous permettre d'entrevoir l'âme de cette femme, Carrère choisit de se faire conteur d'une chanson aux acacias. Une chanson écrite par cette femme. Il ne nous en donne pas les paroles, encore moins la portée musicale. Non, Carrère raconte. Et dès lors la chanson aux Acacias résonne dans notre tête comme si elle avait toujours été là, et dès lors on imagine très bien le village, on imagine très bien cette femme et ce vieil hongrois, on imagine toute leur vie, celle qui a été et celle qui aurait pu être, dans cette chanson.

 

Russie et capitalisme sauvage

Et puis, il y la grande Russie, pays jeté en pâture aux assauts du capitalisme après la chute du communisme. L'espace d'une décennie, l'Est était devenu le nouveau far-west. Et la présidence insipide et alcoolisée de Boris Eltsine n'a rien fait pour arranger les choses. Elle a relégué le pays au rang des puissances négligeables de l'échiquier international. Un affront pour les Russes qui, toujours en majorité, voit dans Vladimir Poutine, une main de fer capable de restaurer la grandeur passée de son pays. Et tant pis pour la démocratie, les droits de l'homme, la pluralité d'opinion. Il faut reconstruire le pays d'abord. Le reste, les Russes verront après.

 

En attendant, le capitalisme sauvage bat son plein dans les rues de Moscou. Les campagnes, quant-à-elles, sont laissées à leur triste sort. Pour se sortir de cette galère, certaines jeunes filles Russes n'hésitent pas, dans les années 2000, à se prostituer dans les night-club moscovites où l'argent coule à flot. La pratique est tellement répandue que Carrère pense écrire un film Russe. Une fiction, où l'on verrait une de ces jeunes filles ayant grandi dans un village miséreux proche de l'Oural à l'image de Kotelnitch (celui où Carrère se rend régulièrement) prendre le premier train pour Moscou et mener une vie à la fois débauchée et pleinement calculée, en ayant pour unique objectif celui de se sortir de la misère.

 

Le film ne verra jamais le jour.

 

Et comme il est compliqué de parler de Russie sans évoquer sa scène politique, Carrère écrira en 2011, un livre sur Edouard Limonov qui lui vaudra le Renaudot la même année. Limonov est un caméléon politique en Russie : opposant à Vladimir Poutine, il allie des forces allant aussi bien de l'extrême-droite à l'extrême-gauche. Le nom de son parti : le parti national-bolchévique en dit long sur les paradoxes du personnages. Le grand-reporter s'attarde aussi sur la génération Bolotnaïa, le nom donné à une jeunesse aisée des centres-villes, ouverte sur le monde et désireuse de changer le pays en profondeur. Un souffle d'espoir pour les humanistes et les démocrates inquiets quant à l'évolution de la Russie...

 

Quitte à simplifier lourdement les choses, c'est dans ce tiraillement que la société russe vit sans doute aujourd'hui. D'un côté, les partisans d'une fermeture du pays et d'un certain autoritarisme et d'un autre côté, les partisans d'une ouverture à la mondialisation et une libéralisation des mœurs. En somme, le tiraillement que connaissent de nombreux pays occidentaux à l'heure actuelle. De quoi se dire, après la lecture de ce livre, que l'Est a certainement ceci d'effrayant qu'il abrite des pays si semblables aux nôtres.

 

Bien @ vous,

 

Br.

Hongrie Russie Est Emmanuel Carrère Roumanie

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