L'avenir est à l'Est 2/3

Ça commence où l'Est ? Ça s'arrête quand ? Enfant, je me souvenais que je peinais à distinguer l'Est de l'Ouest. Sur une carte, il m'arrivait régulièrement d'inscrire « Ouest » à droite et « Est » de l'autre côté. Et puis, il y a eu ce remède mnémotechnique de mes parents : « Dans Ouest, tu as deux lettres de plus à gauche, du coup, l'Ouest se trouve toujours à gauche d'une carte. » Remède efficace ! Je n'ai plus jamais confondu l'un de l'autre dans mes devoirs de géographies. Cependant, ce truc ne répondait pas à ma question. Ça commence où l'Est ? Ça s'arrête quand ?

 

Entre le Nord et le Sud, c'est assez simple : On prend l'équateur, sur le dessus : le Nord, sur le dessous : le Sud. Mais pour l'Est ? Mystère. Le méridien de Greenwich ne fait pas l'unanimité. Et si l'on s'en tenait à ce seul méridien, il faudrait admettre que la France est un pays de l'Est. Même chose pour les Pays-Bas et l'Italie... Bizarre, non ?

En vérité, le mystère n'en est pas vraiment un. Des érudits ont déjà tranché la question. L'Est possède bel et bien sa porte d'entrée : Vienne. Et même une route : le Danube. Vienne, ancienne capitale des Habsbourg, cité longtemps convoitée par les Ottomans pour la position stratégique qu'elle aurait pu leur offrir sur le continent Européen, a toujours joué un rôle diplomatique de choix dans l'Histoire (congrès de Vienne, 1815 entre autre), et encore de nos jours avec les accords entre les pays occidentaux et l'Iran sur la question nucléaire. La ville ne fut jamais conquise par l'Empire oriental mais elle n'en fut pas moins influencée lors de la constitution de l'empire austro-hongrois qui comprenait des populations musulmanes. Vienne, capitale actuelle de l'Autriche, qui en Allemand se prononce « Österreich », comprenez « le royaume de l'Est ». Ainsi, les Allemands avaient aussi tranché la question. L'Est démarre à Vienne. Facile lorsqu'on y repense après coup...

 

Entrelacs de civilisations

Cette réponse, je l'ai trouvée dans le livre de Mathias Enard : Boussole (prix Goncourt 2015), un petit chef d'oeuvre de style, aussi finement sculpté qu'un arabesque, aussi délicatement ciselé qu'un stuc mudéjare, aux phrases aussi bien construites que les palais des mille et une nuit. En somme, un roman qui parvient à nous couper le souffle rien que par sa langue prodigieuse et érudite. Ce n'est pas un bijou, c'est une parure de littérature ! Ce roman nous raconte la nuit blanche d'un musicologue de renom : Franz Ritter. Ce musicologue est antihéros. Il étudie la musique mais ne joue aucun instrument, il s'intéresse à l'Orient mais possède une sainte horreur de l'aventure et, bien sûr, il est éperdument amoureux de Sarah, une jeune orientaliste française comme on n'en fait plus et qui, au moment où l'histoire se raconte, est allée se perdre dans la jungle du Sarawak, une province de Malaisie située sur l'île de Bornéo... Quelques heures avant cette nuit blanche, notre narrateur a appris par les médecins que sa santé n'est pas très folichonne et qu'il serait peut-être tant de penser à ce qu'il se passera après lui. Bref, il fait nuit, le pauvre bougre apprend que ses jours sont comptés et la fille pour laquelle il a un sérieux béguin depuis x année est à l'autre bout du monde. Joie !

 

C'est d'ailleurs toute l'histoire de cette relation romancée par Franz qui nourrit le livre. Son insomnie démarre avec un article scientifique composé par Sarah et que Franz reçoit en relecture. Notre musicologue se rappelle alors de leur rencontre lors d'un colloque d'orientaliste au château de Hainfeld, dans le sud de l'Autriche. Un bâtiment du XIIIe siècle longtemps abandonné avant d'être repris par Hammer Purgstall, un orientaliste du XIXe, et qui l'a restauré dans ce goût-là. De cette rencontre, Franz gardera le début de bien des choses : son histoire avec Sarah et son intérêt pour la musique orientale et les entrelacements entre les œuvres de Schubert, Schumann, Wagner, Litszt, la poésie d'Hafez, la musique officielle Ottomane, les chants des muezzins etc. Franz suivra Sarah quasiment partout. Et c'est le récit de ces voyages que Franz nous raconte dans le froid de la nuit viennoise.

On traverse ainsi trois pays : la Turquie, la Syrie, l'Iran. Trois peuples : les Turcs, les Arabes, les Perses. Trois traditions musicales, trois islam. Ce livre, on l'aura compris riche d'érudition, nous en apprend un peu plus à chaque page sur l'unité et la diversité de l'Orient et des liens culturels qui se sont tissés avec l'Occident au fil des siècles. Cela passe par la musique, l'histoire ou encore la littérature. Exemple : le récit celte Tristan et Iseult se nomme Majnoun et Leyla, en Syrie ou encore Vis et Ramin en Iran. Autre exemple : les récits fournis et passionnants des modèles de Sarah, celles qui l'ont fascinées et qui l'ont emmenées dans leur sillage, construits comme de petits thrillers, et c'est ainsi que l'on en apprend un peu plus sur les vies (bien réelles) d'Anne-Marie Schwarzenbach et de Marga D'Andurain, la femme qui voulait se rendre à la Mecque alors que l'accès de cette ville est réservé aux hommes.

 

Tout en métaphore

L'ensemble du livre se construit autour de ce va-et-vient entre Orient et Occident. Tantôt on se trouve à Paris, à Vienne, dans plusieurs villes d'Allemagne, tantôt à Istanbul, dans le désert de Syrie – non loin de Deir ez-Zor – ou encore à Téhéran durant la révolution. Partout des références abondantes et notamment cette anecdote qui me reste en mémoire : Wagner (ou Beethoven), l'un des deux, aurait reçu en cadeau une boussole. Elle avait ceci de spécial qu'elle indiquait toujours l'Est au lieu d'indiquer le Nord. Cette boussole, on la retrouve sur les tapis de prière musulmans pour permettre aux fidèles de pouvoir toujours s'incliner vers la Mecque. Cet épisode ne fait que quelques paragraphes, et pourtant, il éclaire l'ensemble de l'oeuvre. On comprend au fil des lignes le message qu'un tel ouvrage peut délivrer à notre époque. On imagine le drame qui doit se jouer dans la tête de l'écrivain (professeur d'arabe à l'Université de Barcelone) lorsqu'il apprend ce qu'il se passe en Syrie (ouvrage qui est d'ailleurs dédié sobrement aux Syriens). Boussole est un pavé (au sens propre comme au figuré) contre l'obscurantisme. Il rappelle aux ultra-conservateurs d'Orient et d'Occident ce que furent les grandeurs Ottomanes, Omeyyades et Kadjares et que ces civilisations nous lèguent des héritages scientifiques philosophiques et artistiques. Ce livre est une invitation à retrouver son chemin lorsque tout paraît obscur, il nous transmet l'idée que la seule boussole qui vaille, c'est celle qui nous permet de voyager, d'aller rencontrer l'autre, de le comprendre et de s'ouvrir à lui.

Le livre se termine sur cette note d'espoir. Non pas dans un poncif universaliste et pompier mais tout en métaphore, car on apprend petit à petit que Sarah s'est attachée à Franz (je ne dirais rien de ce qu'il s'est passé entre eux dans leurs pérégrinations orientales) et tout laisse à penser que ces deux-là se retrouveront avant que Franz ne quitte ce monde. Dans cette perspective, Boussole se termine par un message d'espoir à double lecture. Message que Mathias Enard adresse à ses lecteurs et au monde tel qu'il va. Message que Franz s'adresse à lui-même, à la fin de la nuit, avant que le soleil n'éclaire à nouveau Vienne, depuis l'Est.

 

Bien @ vous,

 

Br.

 

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