On va faire comme si...

Le problème avec la nouvelle année, c'est qu'elle nous réserve rarement des surprises. Mis à part, quelques amis s'y prenant souvent à l'arrache, on sait tous, plus ou moins, un mois à l'avance, avec qui on va vivre ce moment, qui aura la primeur de nos meilleurs vœux pour l'année à venir et de quoi sera fait le lendemain. La Saint-Sylvestre est une routine annuelle que l'on aime vivre et revivre. C'est un rendez-vous traditionnel. Il rassure. Il fixe notre rapport au temps...

Et c'est vrai. Vu comme ça, le constat peut paraître désenchanté. Il n'en est rien. À dire vrai, il ne s'agit pas d'enchantement ou de désenchantement. Il s'agit du bonheur simple de retrouver ses proches. C'est un moment sans froid, ni brûlure ; juste la tiédeur confortable de regards bienveillants, de sourires chaleureux et de rires bien connus. C'est un moment où il ne nous arrive rien (si tout se passe comme prévu) et quelque part, on peut comprendre que l'on recherche ce genre d'instants.

 

On va pas se mentir. Le reste de l'année est un peu moins sécurisant. Il nous arrive tout un tas de trucs, souvent pas très cool, au point que l'on se demande très fréquemment comment on va se sortir de ce pétrin.

 

Et pour démarrer cette année 2018, je voudrais vous parler d'un de ces moments bien galères, qui finissent nonobstant par s'éclaircir grâce à on ne sait quel hasard heureux. Je voudrais vous parler d'une trouvaille plus précisément, une de celle qui marque, un temps soit peu, votre vie. Cela m'est arrivé le 11 décembre dernier, il ne s'agit pas vraiment d'un trésor, encore que.... c'est d'un livre dont il est question ici (oui, tout de suite, ça envoie un peu moins de rêve...)

 

Alors on va faire comme si. Comme si ce livre avait été une trésor enfoui depuis des siècles. Comme si sa richesse était inestimable. Comme si sa découverte pouvait changer le cours d'une vie. Comme si toute cette magie pouvait se passait avec un livre. Et on va tourner tout ça en forme d'histoire. Ça sera moins fastidieux à lire. Racontons cette rencontre comme un roman...

 

Tempête de neige

Tout a commencé dans la bibliothèque où je travaille. Comme chaque matin, je m'y suis rendu à huit heure trente. Comme chaque matin, j'y ai accueilli les usagers. Comme chaque matin, il y avait trop de mail à traiter. Et puis, il a commencé à neiger. Abondamment. Par mesure sécurité, mon chef décide de fermer la structure. Il nous invite à rentrer chez nous le plus tôt possible mais il était déjà trop tard. La ville où je travaille est une cuvette. Les routes n'étaient pas déneigées, impossible de remonter les pentes en voiture. Je suis bloqué sur mon lieu de travail. Je déjeune sur place et songe à y passer la nuit. Ô joie !

 

 

Dans pareille situation, je me raccroche toujours à un livre placé dans la pochette avant de ma besace. Les livres ont un métier insoupçonné. Ce sont de parfaits meurtriers. Ils tuent le temps comme pour rire. Sauf que ce jour-là, j'avais épuisé mon dernier tueur à gage. Comprenez que j'en avais lu la dernière page et je l'avais laissé sur ma table de chevet et je n'avais pas de livre dans la pochette avant de ma besace. Il me fallait donc soudoyer un autre ouvrage pour exécuter les minutes d'une nuit promise à la solitude. Une chance pour moi, je travaille en bibliothèque.

 

Je me mets donc à parcourir les rayonnages. Je montre une certaine exigence. Un livre pas trop long mais pas trop court non plus (il faut tenir la nuit). Un livre qui se lit vite, un livre pas trop abscons (être bloqué par la neige, l'air de rien, ça vous bouffe le cerveau). En un mot, un livre de compagnie.

C'est alors que commence le grand jeu de la séduction littéraire : couvertures aguicheuses, résumés emballants, titres accrocheurs. On prend, on consulte, on feuillette, on repose. Et puis, un son sort de votre bouche. Le fameux « ah », suivi du doigt pointé sur le dos du livre en question, indique que vous avez trouvé la perle rare.

 

Le titre : Comme un roman (comme c'est bizarre!)

L'auteur : Daniel Pennac (Oui, ça fait un bail qu'on me parle de cet auteur, et puis je l'ai entendu à la radio l'été dernier).

Le résumé : Les droits imprescriptibles du lecteur.

 

1 – Le droit de ne pas lire.

2 – Le droit de sauter des pages.

3 – Le droit ne pas finir un livre.

4 – Le droit de relire.

5 – Le droit de lire n'importe quoi.

6 – Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible).

7 – Le droit de lire n'importe où.

8 – Le droit de grappiller.

9 – Le droit de lire à haute voix.

10 – Le droit de nous taire.

 

(Wow, c'est quoi, ce truc, je pensais qu'il écrivait des histoires Pennac, pas des lois à dormir debout!)

 

Peu importe. Il s'est passé un truc. Je prends. Je profite de cette journée sans usagers pour faire tout ce que je n'ai pas le temps de faire en temps normal, répondre aux mails par exemple. Entre temps des collègues vivant en ville proposent de m'héberger. J'accepte. Je passe la nuit chez eux, nous passons la soirée à discuter. Je me couche tôt et ne lis pas. Le lendemain matin, les routes sont déneigées. Je rentre chez moi, Daniel Pennac dans la pochette avant de ma besace. La rencontre avec le livre s'effectuera le lendemain.

 

Mise en scène

J'ai lu le livre d'une traite. Comme un roman... ce n'est pas un roman... encore que. Bref, on ne sait pas trop, et quelque part, c'est tant mieux. Daniel Pennac oscille entre l'essai et le récit autobiographique, en plantant çà et là quelques citations d'auteurs. Le fil conducteur de cette œuvre : la lecture.

 

La lecture si réclamée par les tout-petits, la lecture honnie par une classe de seconde, la lecture adulée par des adultes cultureux. Et dans ce petit monde, un problème se pose : comment transmettre le goût de lire ? Apprendre à lire, c'est chose faite. L'école s'en occupe. Or, apprendre à aimer lire, c'est une autre paire de manche !

 

C'est là que Pennac entre en scène, au sens propre du terme. Il entre en scène devant sa classe de seconde. Il met en scène le livre. Il le lit à voix haute. Il fait sentir la puanteur des rues de Paris dans Le parfum, il nous transmets la passion d'Anna Karénine et il nous fait lire Guerre et Paix, sous le drap de notre lit d'ado, à l'abri du regard inquisiteur des adultes...

 

Le livre est ponctué par des citations de Gustave Flaubert, de Klauss Mann, de Jean-Jacques Rousseau, de Franz Kafka. On est frappé à la fois par l'érudition de l'auteur et par la simplicité et l'humanité avec laquelle il veut nous la transmettre. On ressort de ce livre le sourire aux lèvres, plein d'espoir, plein d'idées, plein d'envie d'en dévorer d'autres.

 

Ici Danniel Pennac pose un principe clair, évident. Pour être aimée, la lecture ne doit pas être contrainte. Il pose même des droits imprescriptibles aux lecteurs pour s'assurer que celle-ci est bel et bien consentie. Loin de lois à dormir debout, ce passage, le dernier du livre, est vivifiant. Rafraîchissant. Riche de facétie et de bienveillance. Intelligent, en un mot.

 

Et c'est tout ce que je vous souhaite pour cette année 2018 ! Je vous souhaite la fin de ce livre.

 

Je vous souhaite de ne pas lire si vous n'en avez pas l'envie, de sauter des pages si vous lisez Zola, de ne pas finir Marcel Proust, de relire Voltaire, de lire ce blog si vous passez par là, de croire à ce que vous lisez, de lire en réunion de travail, au ciné, dans une salle de muscu, de picorer un peu de Prévert, de Chedid, et de Césaire, de déclamer le monologue de Bérénice « Et bien régnez cruel ! » et, surtout, je vous souhaite de faire silence après ces lectures. De les garder pour vous comme un trésor d'intimité. Ou alors, si vous en parlez, je vous souhaite de garder le plus précieux, le plus cher au fond de vous-même et de n'en parler qu'à des gens qui ne vous ont rien demandé. Je vous souhaite tous ces petits bonheurs de lecteurs.

 

 

Personne ne s'est rendu compte que j'avais chapardé ce livre dans la bibliothèque où je travaillais. Je l'ai reposé une semaine après la lecture pour courir à la librairie, acheter mon propre exemplaire. Puis les vacances de Noël sont arrivées, Noël est arrivé, le nouvel An est arrivé. En somme, la routine a repris son cours. J'emporte avec moi les pensées les plus ébouriffantes de cette heureuse surprise. Les paroles les plus éclairantes, je les tais. Je les garde pour moi. Je les laisse mûrir et je me prends à rêver d'un jour où je pourrais, moi aussi, à ce point, faire aimer la lecture.

 

Bien @ vous,

 

Br.

 

 

 

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