Triste monde tragique, je vous dis ! #2

Dans l'angle alpha de la loi travail

 

Je crois que pas mal de monde a commencé à comprendre que les vacances d'été étaient finies cette année. Sur le plan météorologique du moins, puisqu'il existe toujours quelques petits malins sur les réseaux sociaux pour se prendre photo, dans un hall d'aéroport... à défaut de plage, puisque rappelons-le la météo de ce mois de septembre est loin d'être idéale (j'aime tourner en rond dans mes phrases). Si j'étais vraiment pessimiste, je pourrai pousser le bouchon jusqu'à dire que les vacances, c'est fini pour bon. Je crois qu'il n'aura échappé à personne qu'une réforme du droit du travail sature l'actualité en ce moment. J'ai trouvé ce moment opportun pour vous parler de l'idée d'un intellectuel qui peut être tout aussi vif qu'abscond, j'ai nommé l'économiste Frédéric Lordon. Avouons-le, la manifestation de samedi prochain organisée par la France Insoumise y est pour quelque chose, cela va sans dire.

 

Avant toute chose, je ne vous cache pas certaines sueurs froides quand j'ai pris conscience qu'il était question de plafonner les indemnités prudhommales, de fusionner délégué du personnel (DP), comité d'entreprise (CE), et comité d'hygiène et des conditions de travail (CHSCT) ou encore d'étendre des « contrats de projet » à d'autres secteurs d'activité que le BTP... En clair, il est question ici de pouvoir se séparer d'un salarié sans réelle conséquence pour l'entreprise. C'est vrai que c'est déjà le cas aujourd'hui, et si les ordonnances sont votées, ce genre de pratiques risque d'être encouragé.

 

 

Désir maître et puissances d'agir

D'un point de vue marxiste, on parlerait ici de renforcement de l'aliénation du travailleur. Le salarié, l'ouvrier, dans cette loi, compte peu. Il est considéré comme un moyen de production au même titre qu'une machine outil. Ce qui prévaut, ici, c'est que le chef d'entreprise puisse mener ses projets sans entrave. Qu'importe si, les personnes qu'il a embauchées se retrouvent le bec dans l'eau quelques mois après. Priorité est donnée au projet de l'entreprise plutôt qu'à l'humanité des personnes qui lui donne corps.

 

Frédéric Lordon dirait ici que cette loi essaie de réduire au maximum l'angle alpha des travailleurs (voir les vidéos en-dessous de l'article). Pour résumer les choses, on peut dire que l'angle Alpha, c'est l'écart entre le « désir maître » du patron et « les désirs profonds, les envies, les passions » qui existent parmi « les puissances d'agir » qu'il a enrôlé pour réaliser son désir maître.

 

Pour expliquer la terminologie de l'auteur, disons que le « désir maître », c'est le projet de l'entreprise, les objectifs du patron, son envie de réussir. Ensuite, « les puissances d'agir », ce sont les travailleurs, les salariés, les ouvriers. Enfin, « les désirs profonds, les envies, les passions », ce sont des activités qui n'entrent pas dans une relation marchande, qui n'ont pas de valeur lucrative : se soigner, aller au théâtre, jouer au rugby, s'occuper de ses enfants etc.

 

(Même James Bond le dit !)

 

Ainsi l'angle Alpha, c'est l'écart entre les objectifs d'une entreprise lucrative et les aspirations profondes de ceux qui n'ont pas choisi ces objectifs. Nous voyons bien par là qu'il y a une divergence d'intérêts entre ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés, qu'il existe conflit. Au plus l'angle alpha est aigu, au plus le « désir maître » a de l'emprise sur ses salariés. À l'inverse, au plus l'angle alpha se rapproche d'un angle droit, alors on se rapproche d'une situation insurrectionnelle (chacun fait ce qu'il veut).

 

Tout cela est conceptualisé dans un livre : Capitalisme, désir et servitude. Dans cet ouvrage, un élément me fait tiquer. Frédéric Lordon ne met pas en gras l'axe du « désir maître » (peut-être pas mesure de neutralité). Pourquoi le mettre en gras ? Je fais peut-être erreur mais je crois que les individus étant capables de mettre en action un désir maître, sont la plupart du temps riches sur le plan matériel. Ils disposent de liquidité qu'ils vont investir dans leur désir maître. Ces liquidités, par ailleurs, leurs permettent de ne pas avoir à s'employer et à mettre leur puissance d'agir au service d'un autre désir que le leur. Ceci signifie que dans la réalisation de nos désirs profonds, nos envies, nos passions nous ne sommes pas tous égaux. Ceux qui peuvent mettre entre action leur désir-maître sont plus forts, ceux qui ne le peuvent pas sont plus faibles. Bourgeoisie, prolétariat. Patron, ouvrier. Riches, pauvres. Tout ça, tout ça... Vous comprenez la logique.

 

En d'autres termes, entre le désir maître et les puissances d'agir, les rapports de force ne sont pas équilibrés. Le désir maître a une capacité d'attraction plus forte. Ce qui permet de contre balancer ce pouvoir d'attraction, d'équilibrer le rapport de force, c'est (c'était ?) le droit du travail. Sans droit du travail, il y a fort à parier que l'angle alpha de beaucoup de travailleurs, soit un angle aigu. C'est-à-dire que l'entreprise ait beaucoup d'emprise sur la vie du salarié.

 

Passer sa vie au travail ?

Ce qui limite cette emprise, et qui permet un élargissement de l'angle alpha, ce sont certaines dispositions de la loi. Le non-plafonnement des indemnités prudhommales permet d'exprimer un désaccord à sa hiérarchie sans crainte d'être licencié (vu que la hiérarchie en craindra toujours le coût), le CHSCT garantit les bonnes conditions de travail dans l'entreprise, le CDI permet d'échafauder des projets personnels : fonder une famille, pratique culturelle, soins etc.

 

À la longue, ces combats ont été rendus vulgaires. D'une part, parce qu'ils ne paraissent s'intéresser qu'à des préoccupations pécuniaires, alors que l'enjeu est bien plus large. Et d'autres part, parce qu'ils sont sans cesse remis en cause. En témoigne la vidéo de Christophe Barbier portant sur la suppression de la cinquième semaine de congés payés. À force de remettre cette thématique sur le tapis, ça lasse. On ne prend plus garde.

 

Pourtant ces aspects fondamentaux du code du travail sont fondamentaux. Il suffit de lire les témoignages « On vaut mieux que ça » pour se rendre compte des dégâts humains que cela provoque lorsqu'ils ne sont pas appliqués. Ceci, parfois, souvent même, malgré la bonne volonté des patrons. Bien sûr, ils souhaitent tous le bien-être de leurs salariés mais ils passent leurs objectifs d'abord (leurs fameux désirs maître). Dans l'histoire, cela a pu provoquer des catastrophes.

 

 

Nous sommes, à certains égards, en train de revivre la même situation dans l'univers des start-up, où le code du travail n'a presque pas droit de cité. D'ailleurs, le monde des start-up est une concrétisation empirique limpide d'une trop grande pression du travail sur la vie du salarié.

 

Dans une start-up, la réalisation de soi n'appartient qu'au seul meneur de projet. Celui qui existe, qui se réalise, c'est le boss. Les autres ne sont là que pour le servir, pour servir son désir-maître. Pour compenser, la frustration des salariés vis-à-vis de l'emprise de leur emploi sur leur vie, on charge l'entreprise d'affects joyeux. Dans une start-up, tout le monde est branché, sportif, optimal dans son travail quitte à y dormir, à y passer plus de temps que raisonnable. On y vante des aventures humaines formidables, des projets novateurs, des réussites planétaires etc. Le prix de ce bonheur est cher : consacrer une large partie de sa vie au travail.

 

La start-up, via la pensée positive, a réussi l'hypocrisie du bonheur au travail au point qu'on en oublierait vie amicale, vie familiale, vie intime. Sur le plan social, la start-up, c'est la loi de la jungle. Le salarié doit entrer dans le moule de l'entreprise. L'auteure de BD Mathilde Ramadier en parle très bien.

 

On exige du candidat qu’il soit flexible, qu’il s’adapte complètement à l’entreprise en termes d’horaires de travail, de rémunération, de conditions de travail et même parfois de poste.

 

Le phénomène n'est pas limité au seul secteur des start-up. Ayant travaillé dans un groupe de presse, j'y ai vécu les mêmes phénomènes : journée de travail de dix heures voire plus, présence de ballon en mousse pour le « teambuilding » (quand on sait que les équipes durent rarement plus de deux semaines en raison d'un bon nombre de CDD dans l'entreprise), salarié stigmatisé voire méprisé s'il vient demander une information sur son temps libre etc.

 

C'est tout l'enjeu des ordonnances que nous avons découvertes à la rentrée. À trop simplifier la vie des entreprises, nous prenons le risque de compliquer la nôtre, d'entrer dans une servitude trop forte, de nous priver d'outils qui nous permettent de nous émanciper de désirs qui ne sont pas les nôtres. Cela amènerait à renoncer à nos propres rêves. La photographie ci-dessous résume très bien ce que je viens de vous raconter dans cet article. Alors, je ne vous en dis pas plus et je vous laisse sur ces mots...

 

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© Mathilde Treguer

 

Bien @ vous,

 

Br.

 

Vidéo autour de Frédéric Lordon et de l'angle alpha :

 

 

 

 

 

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