Le patron - Episode 3

La porte grinça un hurlement de givre. Le cri du froid. La banquise du béton qui se déchire quand l'acier grince. La chair de poule envahit les corps. Le gardien porte l’uniforme mi-militaire, mi-policier des prisons. Un képi blanc en guise de couvre chef. Des yeux bleus clairs, presque blancs. Ils fusillent leur vis-à-vis dès qu'un autre regard les croise.

 

-  Dehors, le négro. C’est l’heure d'aller se bâfrer.

 

Killian sortit mais ne bougea pas.

 

- Avance si tu ne veux pas tâter ma matraque.

- Et il n’a pas le droit de manger le vieux ?

 

Killian indiqua son codétenu de la tête. Assis sur le lit, les coudes sur les cuisses, la tête suspendu au vide, Le patron attendait qu’on lui dise de sortir. Surpris, le gardien regarda avec prudence à l’intérieur de la cellule. Il reconnut le nouveau prisonnier dès la première seconde et le dévisagea. Il lâcha dans un murmure « Qu’est ce qu’il fout là ? ». Il approcha son talkie-walkie de sa bouche et cracha : « Capitaine, nous avons un problème à la cellule 211. Quelqu’un a foutu Le patron avec le négro. Je répète : quelqu’un a foutu Le patron avec le négro. »

 

L’appareil ne répondit pas. Un silence pesant s’installa, aussi lourd et froid qu’une avalanche en plein printemps. La saison des espoirs que la mort choisit de cueillir par hasard. Des bruits de pas réguliers se firent entendre. De plus en plus forts, de plus en plus pressés. Une silhouette se dégagea à travers la poussière. L’officier avançait vite, lorsqu’il arriva à hauteur du gardien, il demanda :

 

-  C’est quoi ce bordel Walker ?

 

Il ne lui laissa pas le temps de s'expliquer. L’officier entra dans la cellule, et constata effectivement que Le patron y était présent.

 

-  Les consignes avaient été pourtant claires. C’est le gouverneur en personne qui m’a appelé. Il devrait être seul, dans une cellule anti-suicide. Qu’est ce qu’il fout là ?

-  Je n’en sais rien Capitaine. Je crois que c’est Moore qui l’a amené ici.

-  Evidemment. Nous recevons un invité de grande classe et il a fallu qu'un nigaud le confie à ce crétin de Moore ! Moore est viré.

-  Très bien, mais en attendant, que faisons-nous capitaine ?

-  J’ai mon idée sur la question. – Il se tourna vers la cellule. – Le jury doit le délibérer vendredi, pas vrai, Patron ?

 

L'intéressé lança un regard désinvolte au capitaine. Hagard et perdu. Sa voix avait toujours la même présence.

 

-  Il paraîtrait que oui.

-  A la bonne heure ! – Il s’adressa à Walker. – On le laisse là, mais la surveillance de cette putain de cellule vous revient exclusivement jusque vendredi. Tâchez de faire en sorte que cette anomalie ne s'ébruite pas. D’ici là, nous en serons débarrassé.

-  Vous en êtes sûr ?

-  Certain. Ce chien a de quoi se payer une caution d’un million de dollars pour acheter sa liberté conditionnelle. Je me trompe, Patron ?

-  Non, vous ne vous trompez pas.

-  Vous voyez Walker, j'ai tapé dans le mille ! – Il s'adressa de nouveau au prisonnier. – Tu ne peux pas savoir à quel point ça me fait plaisir d’avoir à m’occuper d’un enfoiré de ton espèce.

-  A votre place, je surveillerais mon vocabulaire. Je connais votre président. Vous pourriez avoir de sérieux ennuis, opina Le patron.

 

Piqué au vif, l’officier pénétra d'un pas vif dans la cellule une main sur sa matraque. Il se présenta face au détenu. Debout, il toisait le prisonnier et attendit que celui-ci lui rendit son regard. Son adversaire, impassible, n'avait même pas pris la peine de se lever pour répondre à la provocation. Il lui rendit son regard, nonchalamment. Le jeu ne dura que quelques secondes. L’officier baissa les yeux, trop vite. Le patron, quant-à-lui, continuait de le fixer fièrement. C'est alors que le capitaine s'approcha de son oreille et lui souffla :

- Tu es très fort, mais écoute-moi bien Le patron : ici, c’est moi le chef ! Et quand je suis le chef, je décide que les autres ne sont rien. Le négro n'est rien, Walker n'est rien, et toi aussi, tu n’es rien. Je suis payé pour ça. Je suis payé pour que tu ne sois plus rien. Pour que tu passes tes journées à te morfondre dans ta cellule. Pour que les remords de tes crimes commencent à te ronger depuis l'intérieur. Pour que les souvenirs si doux de ta vie d'antan finissent par t'anéantir. Tu veux appeler le président des Etats Unis d’Amérique ? Ne te gêne pas, je sais que tu connais le numéro de son Black Berry. Tu oublies une chose. Les médias t’ont déjà jugé. Tu es coupable, infréquentable. Tu n’auras que son répondeur, parce que pour le président, tu n’es plus rien. Tu es mort.

 

Note de l'auteur :

Cette nouvelle a été écrite pendant les événements du mois de mai 2011 qui ont vu Dominique Straus-Kahn, alors directeur du Fond Monétaire International, être arrêté à l'aéroport JFK de New-York parce que mis en cause d'une affaire d'agression sexuelle sur une femme de chambre. Lors de la procédure judiciaire, sa liberté sous caution ne lui est pas accordée. Dominique Strauss-Kahn passera alors une courte semaine dans une prison New-yorkaise nommée « Rickers Island ».

Rappelons que, dans cette affaire, Dominique Strauss-Kahn a bénéficié d'un non-lieu au pénal le 23 août 2011. Au civil, c'est une « transaction financière » qui mettra fin aux procédures engagées par sa victime.

Dominique Strauss-Kahn est actuellement jugé au tribunal de Lille pour une affaire de « proxénétisme aggravé en réunion ».

Cette nouvelle propose un récit imaginaire du séjour de Dominique Strauss-Kahn à Rikers Island

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