Le patron - Episode 8

Le corps tuméfié de coup. Le supplice avait duré vingt bonnes minutes. Killian avait pris soin de ne pas le frapper au visage et de préférence dans le bas du ventre. Partout des hématomes commençaient à naître. Des crampes à chaque mouvement, Le patron restait allongé par terre. Il faisait le mort et n'osait même pas gémir de peur de prendre de nouveaux coups.

 

Son agresseur s'était affalé dans le lit, près à bondir au moindre geste de sa victime. Il continuait de lire tranquillement le New York Times. Plusieurs points restaient nébuleux dans son esprit, mais l'essentiel était clair. Il n'y avait même pas à discuter. Il fallait punir, ici-même ou cela ne serait jamais fait, surtout pas dans un tribunal ! Killian appliquait la loi du talion à la lettre. La troisième loi, s'il en fallait une, à Rikers Island. Œil pour œil, dent pour dent. Sans procès.

 

 

La porte s'ouvrit d'un coup sec et la silhouette de Walker apparut dans la lumière blafarde du couloir. Son front était plissé et son regard aigu comme du métal grinçant. Il déposa un dossier sur la table à côté du lit. Lorsqu'il découvrit le corps du Patron gisant à même le sol, il fut pris de panique. Il referma la porte, vite, alluma sa lampe torche et prit Killian par le col de son T-shirt.

- Tu m'avais assuré que tu ne le tuerais pas.

- Il n'est pas mort, contesta Killian

- Juste un peu assommé ?

- C'est ça !

- Prends-moi pour un con ! – Il s'apprêta à le frapper avec sa matraque.

- Vérifie son pouls, assura le prisonnier.

Walker lâcha Killian et tata le poignet de l'homme allongé par terre. Il battait à plein régime. Cette fois, Le patron ne pouvait pas sauver les apparences, il était terrorisé.

- Alors ?, demanda Killian

- Il est mort de trouille, il est vivant.

Un silence glacial s'installa sur la banquise de béton. Le patron osa un léger mouvement de tête vers Walker, accroupi à ses côtés ; Killian se tenait derrière sur le lit, à l'affût, prêt à bondir.

- Désormais tu arrêtes ça. Tu sais ce qu'il s'est passé. Tu sais pourquoi il est ici...

- Et pourquoi devrais-je arrêter ?, coupa le prisonnier. J'ai à peine commencé le travail.

- Tu arrêtes, c'est un ordre !

- Personne ne donne d'ordre à l'intérieur des cellules, tu le sais bien.

- Tu veux goûter de ma matraque visiblement.

- Vas-y ! Je t'en prie.

Les deux hommes se jaugèrent, ils baissèrent les yeux en même temps. Le gardien indiqua du regard le dossier qu'il avait posé sur la table. Le prisonnier s'en empara, le survola, consulta quelques pages. La moue de son visage laissait deviner un certain scepticisme. Il lança un regard défiant à Walker.

- Où as-tu trouvé tout ça ?

- On file un flic français depuis un bout de temps. Pas n'importe qui, un haut gradé, un type important là-bas. On a des soupçons sur lui.

- Des soupçons ?

- Proxénétisme. On pense qu'il joue de son poste pour faire venir du « matériel » assez régulièrement à Washington. Et devine qui s'amuse avec tout ça ?

Killian jeta un regard vers l'homme au sol.

- Et qu'est ce que tu veux faire maintenant ?

- Ce que je sais faire de mieux : un interrogatoire. 

Ils avaient la nuit pour le faire craquer.

Walker prit une chaise et s'assit en face du lit. Killian se chargeait de réveiller Le patron. Ce dernier avait tout entendu. Il tenta une protestation et bafouilla quelques mots que ni le gardien, ni le prisonnier ne comprirent. Le vieil homme ne sut pas se lever. Son codétenu le prit alors par dessous les épaules et le jeta sur le lit, en face de Walker.

- Merci Killian, déclara le gardien.

Le prisonnier tressaillit. Un gardien venait de l'appeler par son prénom.

- Tu feras quoi de ses aveux... si jamais il y passe ?

- Je n'en sais rien.

Killian alla s'assoir contre le mur et attendit que le spectacle démarre. Il n'y avait qu'un seul projecteur : la lampe torche du gardien braquée sur le visage du Patron. Un instant, Walker sonda l'âme de l'homme qu'il avait en face de lui. Il s'agissait là de l'homme le plus puissant de la planète. Et il savait désormais que c'était aussi un criminel. Ils étaient sur le point de réaliser le rêve de chaque flic : obtenir les aveux du plus grands bandits du monde...

Walker songea à toutes les questions qu'il pouvait lui poser, là, maintenant, ici, à cet instant même. Combien de vies et de familles détruites sous son aval ? Combien de mains serrées aux réunions « Bilderberg » ? Combien de guerres financées à ses frais ? Combien de personnes mises à la rue en toute connaissance de cause ? Combien de pays écrasés de dettes par son despotisme ?

Combien ?

Ce n'était pas là, la question que Walker avait l'intention de poser. Nul ne savait y répondre et encore moins le principal responsable de ces méfaits. S'il tombait dans cet écueil, c'était là une perte de temps. Les questions qu'il avait à poser, appelait des réponses précises. Des questions où il était impossible de mentir, de se dérober à la réalité comme il avait dérobé tant de monde. Il fallait attaquer sur ce point, loin des bons sentiments et de la morale. Des faits, juste ça. Des faits. Même si en son for intérieur, Walker y voyait un tout.

Ce sentiment d'être intouchable, de se tenir si loin du monde des hommes que l'on en parvient à croire que l'on peut échapper à leur justice. Pourquoi avoir joué ce jeu pendant tant d'années ? Pourquoi ne pas avoir quitté ce circuit dont on finit toujours par chuter ? Pourquoi chercher à toujours aller plus haut ? Pourquoi n'avait-il pas pris conscience qu'il était allé trop loin ? Pourquoi avait-il cru qu'il s'en tirerait à bon compte ?

Pourquoi ?

Et aussi cette autre question, comment en arrive-t-on là ?

Comment ?

Ce qui poussait Walker à effectuer ce procès non-équitable, c'était un sentiment. Le sentiment d'être mû d'une mission de la plus haute importance. Une mission délicate qui réclamait à la fois tact et fermeté. Une mission dont l'objectif était de répondre à une question existentielle.

Le maître du monde avait-il encore en lui une part d'humanité ?

 

Note de l'auteur :

Cette nouvelle a été écrite pendant les événements du mois de mai 2011 qui ont vu Dominique Straus-Kahn, alors directeur du Fond Monétaire International, être arrêté à l'aéroport JFK de New-York. Il sera mis en cause d'une affaire d'agression sexuelle sur une femme de chambre. Lors de la procédure judiciaire, sa liberté sous caution ne lui est pas accordée. Dominique Strauss-Kahn passera alors une courte semaine dans une prison new-yorkaise nommée « Rikers Island ».

Dans cette affaire, Dominique Strauss-Kahn a bénéficié d'un non-lieu au pénal le 23 août 2011. Au civil, c'est une « transaction financière » qui mettra fin aux procédures engagées par sa victime.

Dominique Strauss-Kahn est actuellement jugé au tribunal de Lille pour une affaire de « proxénétisme aggravé en réunion ».

Cette nouvelle propose un récit imaginaire du séjour de Dominique Strauss-Kahn à Rikers Island.

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