Le patron - Episode 9

« Qu'est ce que tu fais après la mort ? »

Walker faisait les cent pas devant la porte d'acier. Ses clefs jouaient toujours la même musique composée de cliquetis métalliques. Tchick, tchick, tchack. Tchick, tchik, tchack. Derrière, Killian s'apprêtait à retrouver sa solitude. Les journaux ne tapissaient plus le sol de la cellule. Il les ramassait un par un pour les cacher sous le lit. Dans la salle de bain, Le patron finissait de se préparer dans la pénombre. Il se passa de l'eau sur le visage pour se rafraîchir la peau.

« Qu'est ce que tu fais après la mort ? »

« Je me réfugie dans les limbes, les restes de ma chair, les cendres fumantes de mon âme. Le fiel des peuples à genoux a quelque chose de réconfortant. Je me blottis contre le sein saignant de leurs nations exsangues. Je mange sur leurs comptes publics. Je bois à leur santé. Et je fornique quand tout cela m'est trop pénible. »

« Qu'est ce que tu fais après la mort ? »

Le patron avait fini de se préparer. Il sortit de la pénombre. Comme à son arrivée, la fenêtre laissait passer un jet de lumière qui lui balafrait le visage. Il jeta un regard sur son co-détenu. Lequel le lui rendit. Ils soutinrent ce dernier regard durant de longues minutes, une dernière discussion de silences. Les mots, de toute manière, n'auraient pas eu de sens. « Au revoir » était un mensonge mais ils n'étaient pas assez pessimistes pour se dire « Adieu ». « Merci » aurait été une absurdité. Alors le silence, comme lors d'un enterrement.

« Qu'est ce que tu fais après la mort ? »

« Croyez-vous que soumettre les peuples est une chose facile ? Cela fait tant et tant d'années que je suis déjà mort. Je ne suis qu'une marionnette sans âme, maniable au gré des idéologies et des principes qui échappent à l'humanité. J'ai conscience de cela. Je suis le serviteur d'une main invisible, mais je ne crois pas en Dieu. Je ne crois en rien. Je n'ai plus de conviction, plus de foi, plus d'espoir car l'espoir n'est qu'une vague naïveté de l'esprit. »

« Qu'est ce que tu fais après la mort ? »

Le capitaine se trouvait dans l'encablure de la porte, Walker sur ses talons. Il s'approcha du Patron, un sourire narquois sur le visage. « Ne te réjouis pas trop vite ! Tu n'es pas encore sorti. Tant que tu es dans les murs de cette prison, tu restes son mon contrôle. Je peux toujours te garder pour mauvaise conduite... ». Le patron n'y prêta pas attention. Ceci vexa le capitaine. « Allez ! Bon vent, vous saluerez la qualité de nos services au Sofitel. » Et il s'en alla d'un pas rapide. Quand le capitaine fut assez loin, Walker éclata de rire, il fut rejoint par Killian dans son hilarité, puis par Le patron. Les trois hommes se mirent à rire, d'un rire fort et puissant. Ensemble. Le seul instant de communion qu'ils eurent durant cette semaine. Walker jeta un œil à sa montre et s'arrêta d'un coup sec. Il s'adressa au patron : « Il est l'heure. »

« Qu'est ce que tu fais après la mort ? »

« Qui peut croire aux mythes de la miséricorde et du pardon ? L'homme est perfectible dans ses cruautés, et je suis arrivé à une forme de perfection. Je me suis détaché de toute nourriture terrestre et je me suis sustenté de mets divins, l'astronomie des chiffres comme seul mentor. Ils ne sont pas sujet à interprétation. Les histoires qu'ils racontent, sont limpides. Il n'y a pas d'humanité qui puisse vivre dans les chiffres. C'est facile. J'aime quand c'est facile. »

« Qu'est ce que tu fais après la mort ? »

Ce fut la dernière question que Walker lui posa cette nuit-là. Il lui avait fallu un temps considérable pour y répondre dignement. Un temps durant lequel il s'était repassé le film des événements dans sa tête. Un spectacle d’ombre chinoise. L’ombre et la lumière. La douceur d’un matin qui se lève et l’ombre de la solitude dans la salle de bain. L’extase d’une pulsion exterminée gratuitement, puis la prise de conscience d’un acte grave. L’espoir d’une évasion à l’aéroport JFK et les manteaux noir des enquêteurs. La lumières criardes des gyrophares, le mauvais sang d’une séance de garde à vue. Le flash des photographes et les robes austères des juges. Liberté conditionnelle refusée, prison jusque Vendredi pour établir si un procès aura lieu... ou non.

« Qu'est ce que tu fais après la mort ? »

« Ce que je fais après la mort ? Je compte. Je compte le nombre de travées dans mon bureau, je compte les millions de personnes à ma merci, je compte les années qu'il m'a fallu pour me rendre immortel. Car je suis déjà mort, rappelez-vous. Dans l'intimité des chambres d'hôtel, je conte aussi les manigances des puissants, je conte l'histoire des électeurs qui ont cru en moi, des consommateurs comme les autres après tout. De pauvres gens qui tentent de donner un sens à leur vie. Je conte la marche mortifère du monde dont je suis convaincu de la chute, comme j'ai moi-même chuté. Ce que je fais après la mort ? Je compte, je compte du temps. Je conte les années qui se sont écoulées depuis que je ne suis plus. »

« Qu'est ce que tu fais après la mort ? »

Dans la cour de Rikers Island, une berline sans gyrophare l'attendait. Le patron la rejoignit dans une démarche branlante, une allure sans superbe. Il pénétra dans l’habitacle du véhicule et claqua la porte sans un mot. L'automobile se mit en route et emprunta le seul pont qui reliait New-York à l'île. Au loin l'Atlantique déchaînait son tumulte façonné de vague sous un ciel orageux. Il était possible d'entendre le tonnerre gronder et Le patron eut l'impression, un instant qu'une forme de colère sourde s'éveillait aux alentours. Oui, il se plut à croire que les éléments se déchaînaient à son encontre. Les bonnes habitudes reviennent vite. Ceci ne l'inquiétait pas outre mesure. Il était libre et au final, c'était tout ce qui comptait.

 

Note de l'auteur :

Cette nouvelle a été écrite pendant les événements du mois de mai 2011 qui ont vu Dominique Straus-Kahn, alors directeur du Fond Monétaire International, être arrêté à l'aéroport JFK de New-York parce que mis en cause d'une affaire d'agression sexuelle sur une femme de chambre. Lors de la procédure judiciaire, sa liberté sous caution ne lui est pas accordée. Dominique Strauss-Kahn passera alors une courte semaine dans une prison new-yorkaise nommée « Rikers Island ».

Rappelons que, dans cette affaire, Dominique Strauss-Kahn a bénéficié d'un non-lieu au pénal le 23 août 2011. Au civil, c'est une « transaction financière » qui mettra fin aux procédures engagées par sa victime.

Dominique Strauss-Kahn est actuellement jugé au tribunal de Lille pour une affaire de « proxénétisme aggravé en réunion ».

Cette nouvelle propose un récit imaginaire du séjour de Dominique Strauss-Kahn à Rikers Island.

affaires DSK New-York société France Etats-Unis

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