Le pilote de bus

C'était une destination banale, un lieu où les gens vont et viennent, un piquet sur le bas-côté de la route, une parenthèse dans un cheminement aléatoire. Tant bien que mal, le pilote de bus tentait de se convaincre que l'aéroport était un endroit comme les autres. Il n'y était pas vraiment parvenu. En son for intérieur, il ne pouvait s'empêcher de se dire que cet amas de hangars si bien rangés avait tout de même quelque chose de particulier. À commencer par le fait qu'il n'avait jamais vu un seul avion décoller de ces édifices en tôle brune bien qu'on lui assura souvent le contraire. On lui racontait aussi toute sorte d'histoire autour de ce lieu : zone militaire secrète, lieu de rendez-vous du complot mondial, aire d'autoroute pour extraterrestres en partance vers Cassiopée... À force d'en entendre, le pilote de bus n'y prêtait plus attention. Il ne connaissait de cette infrastructure que le dépose-minute, facilement repérable avec ses petits liserés jaunes sur le bitume. Cela lui suffisait. Au fil des années, il avait fini par admettre que c'était là l'essentiel de son existence. Amener son autocar depuis les lisérés jaunes peints sur un coin de la place du centre-ville aux mêmes liserés ocres, peints quant-à eux devant la porte coulissante du hall de la salle d'enregistrement. Il n'y avait pas d'autre question à se poser.

Aujourd'hui, cette routine avait quelque chose de particulier. Un touriste avait pris place à bord de son bus ! C'était la première fois dans toute sa carrière qu'un véritable voyageur utilisait ses services. Le pilote n'en revenait pas. Pour être sûr qu'il ne rêvait pas, il jetait régulièrement des regards furtifs et intrigués dans son rétroviseur. Il l'observa ainsi par à-coup. Le quidam s'était affalé sur la banquette arrière de son véhicule, tel un cancre des fonds de classe, le bras nonchalamment posé sur un sac à dos qu'il devait vraisemblablement appeler « El companero ». Cela était même certain. Tous les voyageurs appellent leur paquetage : El companero. Tout le monde sait ça ! Quel autre nom lui donner, sinon ? Peu importait... L'essentiel était là. Ce sac à dos portait la villégiature avec lui. Enfin, un touriste utilisait son véhicule ! Le rêve de toute une vie se réalisait. Des décennies de labeur prenaient sens. Le pilote lui-même avait fini par croire que les touristes n'existaient plus ou si tel était le cas, qu'ils boudaient son vieux citroën un peu rouillé. Alors, ce voyageur soudain, entré comme ça sans prévenir, c'était comme un ami d'enfance que l'on retrouve par hasard. On le croyait perdu, volatilisé, parti vivre sa vie loin du village qui vous a vu grandir et le voilà qui réapparaît au coin d'une rue de votre quartier. « Hey ! Salut, ça va ? Ca fait un bail, dit ! »

« Ouais, ça fait un bail ! ». D'abord conçue pour le transports de passagers, la navette que le pilote de bus effectuait chaque matin était, en vérité, utilisée principalement par les employés de l'aéroport : hôtesses de caisse, manoeuvriers, conducteurs de fenwick et autres paladins de l'aviation civile. Tous les jours, le pilote voyait défiler devant lui les mêmes têtes mal réveillées : des mines de clowns tristes, des jongleurs de bagages sans enthousiasme, des funambules aux traits raffinés qui réservaient leur sourire pour des clients fantômes. Depuis qu'il travaillait là, aucun voyageur ne s'était jamais présenté. Aucun ! Utiliser la navette mise à disposition par la ville ne leur était jamais venu à l'esprit. Le pilote de bus se disait alors que les usagers de l'aéroport s'y rendaient par leurs propres moyens : à dos de mule, en char à voile, parfois même en side-car. C'était en tout cas, ce qu'il se plaisait à imaginer... Quitte à ne pas prendre le bus, autant faire preuve d'originalité, non ? Il ne lui restait au final que les employés. Pour lui ceux qui se rendaient à l'aéroport, n'avaient pas l'intention de quitter le plancher des vaches ; un état d'esprit comme les autres après tout.

Il en était terriblement déçu. Pourtant la fiche de poste promettait monts et merveilles : « À heure régulière, vous amènerez les voyageurs du centre-ville à l'aérogare en moins d'une demi-heure comme indiqué sur la plaquette de présentation de transport public de la collectivité territoriale. Doté d'un sens du service-client irréprochable, vous êtes titulaire du permis poids bus et disposez d'une grande ouverture d'esprit afin de pouvoir assurer le service public sans accroc avec des usagers issus de tous horizons. » Il avait même cru que l'annonce avait été écrite pour lui. Les avions, les bus, les voyageurs... ça lui parlait, tout ça !

Quand il était adolescent, il avait d'abord pensé être chauffeur d'avion ! Hélas, au test d'entrée, il avait confondu une grive avec un merle lors de l'épreuve d'ornithologie. Naturellement, il fut refusé. Suite à cette échec, il avait choisi les bus. À deux, trois détails près, il estimait qu'il s'agissait de la même chose. Des passagers bien assis dans une nef, des vols de nuits et surtout de possibles accidents dont on pourrait parler à la télévision ; un peu de gloire de ne faisait de mal à personne. Il y avait juste la sensation du décollage en moins. La différence n'était pas bien grande entre les pilotes de bus et les chauffeurs d'avion. Ainsi, il avait suivi des études brillantes en mécanique routière et avait obtenu son permis poids bus avec mention.

Il fut engagé tout suite après par une compagnie spécialisée dans le transport de mouflets. Pas vraiment ce qu'il avait envisagé au départ. Les mouflets avait une discussion plutôt limitée. La plupart était fascinée par leur père, leur mère et leur chien. Leurs frères et sœur étaient vilains... ah oui, et leur meilleur ami était souvent un ourson en peluche qui avait l'avantage de ne jamais les contredire. Tu parles de démocrates ! Surtout, surtout, quand ils allaient à Disney-land, ils ne parlaient que de Mickey. Si les mouflets avaient eu un pays, Mickey en aurait été le président élu !

Ce n'est qu'après cette expérience peu passionnante qu'il avait vu cette annonce dans la gazette municipale. Alors, il avait candidaté, évidemment. Enfin, il pourrait assurer le transports de voyageurs. De vrais voyageurs. Avec leurs bagages, leurs bobs dépareillés, leurs sacs à dos miteux, leurs baskets à fleurs... Tout ces petits détails qui marquent la fantaisie qui les poursuit au delà de leurs pérégrinations. Un voyageur a toujours quelques choses de farfelus sur lui. Cela, il l'avait remarqué dès son plus jeune âge et c'était cela qui l'avait poussé à envisager des études d'aéronautique. Voler ? Il n'en avait jamais vraiment rêvé. Conduire un avion avait toujours été conçu comme un moyen, pas comme une fin. En revanche, s'attarder sur les accoutrements des touristes, il trouvait cela passionnant et à chaque voyageur qu'il avait croisé lorsqu'il était adolescent, il se demandait : quelle histoire ce voyageur pouvait-il bien promener avec lui ? Ainsi, il s'était promis de recueillir l'histoire de chacun de ces étranges personnages et il avait tout fait pour s'en approcher le plus possible. Cela lui semblait important. Il y avait dans les récits de ces personnes, des réponses à des questions existentielles : Pourquoi partait-elle ? Avait-elle perdu quelque chose ? Quels espoirs les animaient dans le lieu de villégiature qu'elles avaient choisi ? Et puis sur le trajet du retour : pourquoi rentrer ? Y avait-il des histoires à raconter ? N'aurait-il pas mieux valu rester chez soi après tout ? Le voyage taraudait le pilote de bus depuis qu'il avait pris conscience qu'un certain mode de vie consistait à se rendre dans un pays étranger pour rien n'y faire ou tout plus, le visiter. Visiter un pays ? Quelle drôle d'expression ! On rend une visite à d'anciens collègues de travail, à des amis de longue date, à une grand-mère malade à l'hôpital. Pas à un pays.

Parfois, il se demandait s'il ne rêvait sa vie dans l'audace vacancière des autres. Il en finissait toujours par conclure que le voyage n'était pas fait pour lui... Son salaire ne le lui permettait pas. Son travail ne lui laissait pas assez de jour de repos pour envisager une destination lointaine. Surtout, il ne percevait pas l'intérêt d'aller à plusieurs centaines de kilomètres de chez soi, y passer suffisamment de temps pour que son absence chez lui soit remarquée et revenir tel Ulysse avec cyclopes, sirènes et autres sorcières vaincus et immortalisés sur l'appareil photo de son smartphone. Non, le pilote de bus ne se sentait pas une âme d'Ulysse du nouveau siècle et il se disait que l'aéroport était une destination comme les autres. D'ailleurs, il considérait ses aller-retour incessants comme un voyage à part entière. Tout se passait dans sa tête, intérieurement. Les histoires qu'il se racontait. Les espoirs qu'il nourrissait lorsqu'une femme lui avait souri. Les collègues qui l'emmerdaient. Les souvenirs du premier verre, de la première nuit. Le patron empêtré dans sa paperasse. Les éclats de voix et la nostalgie de la dernière nuit. Il rejouait le fil de sa vie en le projetant sur le pare-brise de son autocar : Et et si j'étais resté à la maison ce soir-là ? Et si j'avais fait davantage attention à elle ? Et si je n'avais pas dit ce mot, se serait-elle mis en colère ? Et si j'aidais le patron dans ses papelards ? Et si je partais ? Au final, le pilote de bus en revenait toujours au même... Et s'il partait ? Il refusait toujours de répondre à cette ultime question. Il s'avait très bien qu'il ne partirait jamais.

Dans le flot de ses pensées, il lançait de temps à autre un regard vide sur le bitume. Histoire de s'assurer qu'il ne se passait rien sur la route, des fois que... Depuis qu'il effectuait cette navette, il ne s'y était jamais rien passé. Pas un seul accident. Même pas un chat aventureux traversant la chaussée à l'arrachée, dans on ne sait quel instant de folie. Cependant aujourd'hui, était un jour spécial. Un touriste utilisait son bus. De fait, il était raisonnable de s'attendre à tout. Ce changement de routine avait aussi modifié la série de questions qu'il avait l'habitude de se poser à lui-même. Au lieu, de se narrer sa propre vie, il passa l'ensemble du trajet à se demander comment il aborderait le premier voyageur qu'il eût jamais transporté durant toute sa carrière. Il avait pensé à bien des phrases : « Alors, ce voyage? », non, non ça ne passerait jamais. Trop brutal, trop rentre-dedans. « D'où venez-vous ? », trop convenu, trop évident. Les voyageurs viennent de nulle part, c'est ce qu'ils se plaisent à croire en tout cas. « Sympa votre chapeau, vous l'avez acheté ici ? » Aborder quelqu'un par son chapeau... Cela lui semblait un peu tiré par les cheveux. Il cherchait. Il voulait absolument dire quelque chose mais pas n'importe quoi. Ah ça, non ! Il ne se le permettrait pas. Il tergiversa, longuement...

Et puis sans qu'il ne s'en rende vraiment compte, tant il l'avait l'habitude de répéter les mêmes gestes et tant la routine l'avait assommé, son autocar arriva à l'aéroport. Il se gara sur les petits liserés jaunes prévus à cet effet. La porte latérale s'ouvrit, le passager sortit sans un mot, la porte latérale se referma. Le bus fit mine de s'ébrouer pour se remettre en route mais il cala. Ce fut à ce moment que le pilote de bus réalisa que son véhicule était vide.

Il était parti. Le voyageur était parti. Pourtant, quelques secondes auparavant, il était là. Tranquille. Assis sur la banquette arrière, tel un cancre des fonds de classes. Et voilà qu'il s'était envolé. Voilà, que l'instant lui avait échappé. L'instant qu'il avait tant désiré, le pilote de bus n'avait pas été capable de le saisir. Et il s'en voulut. La première histoire qui s'offrait à lui, il n'avait pas été capable de la capturer. Les premiers racontages de vacances, les première discussions philosophiques à trois francs six sous, il était passé à côté. Il s'en voulut terriblement, il en tremblait de rage. Un nœud se forma au fond de sa gorge, son cœur palpita. Il répéta sans cesse le même mot : Non, non, non... Alors, il agit comme ce que les comédies romantiques nous disent de faire lorsqu'une personne précieuse nous file entre les doigts. On n'arrête tout et on court la rejoindre. Il bondit pour sortir de son bus mais la ceinture de sécurité le retenait à son siège. Il retira sa ceinture et cette fois, il put s'éjecter hors du bus.

Il n'y avait devant lui qu'une vaste place vide, seulement animée par le va-et-vient de la porte coulissante. Il songea à pénétrer dans la salle d'enregistrement et se ravisa aussitôt. Courir après ce voyageur dans l'unique but qu'il lui raconte ses vacances, cela n'avait pas de sens. Pas de sens pour le voyageur, pas de sens pour les hôtesses de caisse qui observeraient la scène avec amusement, pas de sens pour les chauffeurs d'avion concentrés sur leur plan de vol. Pour le pilote de bus, ce geste en avait un... Hélas, lorsque l'on est prisonnier d'une solitude et que l'on essaie d'en sortir, ce sont les autres qui vous y enferment de leurs regards inquisiteurs. Il resta plusieurs minutes, essoufflé, les traits tirés sur la place grisonnante à regretter de ne pas avoir ouvert la bouche plus tôt. L'occasion était passée.

Il mit un certain temps à admettre ce cruel constat et à reprendre place devant le volant de son autocar. Il le fit d'un pas lourd et fatigué. Durant le reste de la journée, ses navettes reprirent leur rythme infernal sans aucun passager, sa vie en projection sur son pare-brise. Dans ce film, une question supplémentaire s'était ajoutée à sa litanie introspective. « Et si je lui avais dit Bonjour ? Et si je partais ? ». Non, il ne partirait pas car une crainte l'habitait désormais. Celle de manquer le prochain voyageur qui, un jour, emprunterait son autocar pour se rendre à l'aéroport.

 

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