Flamand, langue minoritaire en sursis

Près de la frontière franco-belge, une poignée de Français tente de sauvegarder le dialecte flamand occidental. L’objectif : faire revivre une langue en voie de disparition en France. Leurs adversaires : l’institut de promotion du néerlandais : la Taalunie et les autorités flamandes.

Le jaune du drapeau. Rayonnant comme l’or d’une richesse enfouie. Une langue, longtemps endormie qui se révèle petit à petit. Telles les bulles d’une bière que les flamands sirotent sur le zinc des estaminets.
Le Noir du Lion. Une encre indélébile. Que trois siècles d’histoire, deux guerres mondiales, et une période de globalisation n’ont toujours pas su effacer. La langue flamande est toujours là sur un petit bout de France.
Entre Dunkerque et Lille. Nous sommes en Flandre occidentale, dans le Westhoek comme ils le disent chez eux. Le promeneur peut y croiser des lions des Flandres au détour des rues et si la chance est avec lui, il peut même entendre un peu de flamand du Westhoek... et non pas de néerlandais.
« Le flamand occidental est une langue régionale issue du néerlandais L’un complète l’autre. Je promeut les deux langues. » assure    Philippe    Ducourant.    Polyglotte : français/néerlandais/flamand. Vêtu d’une simple chemise, et d’un pantalon clair, il accueille le voyageur avec une tisane composée de réglisse et de tilleul à la maison de la bataille à Noordpeene ; son lieu de travail.
« Le flamand du Westhoek est un dialecte propre à la Flandre française mais aussi à une partie de la Flandre belge, de Ieper jusque De Panne. Nous travaillons à sauvegarder ce dialecte ». Il faut dire que la situation est préoccupante. L’Unesco a classé le dialecte flamand occidental comme langue vulnérable. Il posséderait environ 1 500 000 locuteurs, environ 70 000 d’entre eux se trouvent en France. La plupart sont âgés de plus de 55 ans. « Chacune de ces personnes qui meurt, c’est un flamandophone qui meurt », continue Philippe.
Faire renaître le flamand. C’est tout l’objet de l’Institut de la Langue Régionale Flamande – Akademie voor Nuuze Vlaemsche Taele. Ses membres l’appellent l’ANVT. Un conglomérat d’associations de promotion de la langue et du patrimoine flamand.
L’idée est née dans le petit village de Volckerinckove. Perdu au milieu des champs. Le village ne possède qu’une artère principale autour de laquelle se sont amassées des maisons, toutes construites en brique.
Félix Boutu nous accueille au siège de son association : Yser Houck. Son objet : Préserver le patrimoine flamand sous tous les angles : architectural, naturel et linguistique. L’idée de l’Institut ? « Nous nous sommes rendus compte que nous n’étions pas seuls à se préoccuper de la préservation de la langue flamande en France alors nous avons proposé l’idée aux autres ».
Les autres, ce seront cinq autres associations éparpillées entre Lille et Dunkerque. Des réunions ont lieu. Les débats sont parfois houleux. Les associations se mettent d’accord pour fonder l’Institut de la Langue Régionale Flamande en 2004. Objectif : faire reconnaître le flamand comme langue régionale au sein de l’Etat français. Au même titre que le Breton, le Corse ou le Basque, afin qu’il puisse être enseigné à l’école.

Nuuze Vlaemsche taele in de schole
« C’est la seule option de survie pour le flamand. » reconnaît Frédéric Devos, instituteur à l’école de Wormhout et membre de l’ANVT. Le flamand occidental n’est parlé ni dans les foyers ni dans la vie courante. Faire reconnaître le dialecte comme langue régionale sera difficile.
Une période d’expérimentation de trois ans a été mise en place avec le rectorat de Lille le 17 septembre 2007. Frédéric Devos assure des cours de Flamand aux enfants de CE2, CM1, CM2 (entre 8 et 11 ans) à Volckerinckove et à Wormhout. « Chaque enfant a le choix de pouvoir faire une demi heure de flamand par semaine. »
Dans la petite classe de 9 élèves, tout le monde se concentre sur l’exercice du jour : un jeu de domino. D’un côté une image, de l’autre un mot. Le but : associer une image avec le mot adéquat. Pas évident.
« L’objectif est d’atteindre un niveau basique pour chaque enfant ayant suivi ce cours à la fin de son enseignement primaire. Ils doivent être capables de se présenter ou de dire l’heure. » Des échanges ont aussi été mis en place. Cette année, l’école de Volckerinckove a rencontré l’école d’Ettelgem en Belgique.
Le flamand occidental aurait dû obtenir le statut de langue régionale cette année, mais la période d’expérimentation a été prolongée. Le chemin vers le titre de langue régionale est plus long que prévu.
Il faut dire que l’enseignement du flamand occidental à l’école française n’a pas que des amis. Le 7 août 2008, le quotidien De Morgen a pointé du doigt deux responsables de ce retard : la Taalunie (institut de promotion du néerlandais) et le gouvernement Belge Flamand.
« Ils voient d’un mauvais œil le fait que le dialecte flamand occidental soit reconnu officiellement par l’Etat Français. Il préférerait que l’on apprenne le néerlandais standard. »
Le cours de flamand se termine à Volckerinckove. Frédéric ne sait toujours pas si la période d’expérimentation sera renouvelée l’année prochaine. « Réponse au mois d’août », soupire M. Devos.
De fait, l’ANVT ne se limite pas à l’apprentissage du flamand dans les écoles. Tous les âges sont concernés. L’Institut offre des cours de flamand durant toute l’année scolaire pour les adultes. 600 personnes s’y sont inscrites. Ces cours ont lieu un peu partout en Flandre française.
La maison de la bataille de Noordpenne en fait partie. Philippe nous accueille, nous y retrouvons Frédéric. Ce soir, 4 élèves sont là : Jean Michel, Jeanine, Alexandre et Jocelyne, adjointe au maire et responsable de la maison de la bataille. Le cours dure une petite heure.
Alexandre nous glisse qu’il est là pour des raisons professionnelles. « Je travaille à Poperinge. Les réunions de travail se donnent en néerlandais, mais à la pause, tout le monde parle en flamand ». Jean Michel et Jeannine ont passé la soixantaine. Ils parlaient le flamand avant le français. Ils en savent presque autant que Frédéric. « Mais on apprend toujours quelque chose », assure Jean Michel.

Atelier de Collectage
Le professeur ne peut s’empêcher de demander quelques mots à Jean Michel. « C’est pour l’atelier de collectage. Explique Frédéric. Vu que le flamand n’est plus parlé que par les plus de 55 ans ; nous allons le chercher chez eux. La plupart du temps, nous allons en maison de retraite ».
Dans la salle commune de la maison de retraite St Louis, à Bollezeele, une baie vitrée offre une vue imprenable sur les plaines de Flandre. Le regard hagard, les résidents lancent leurs yeux vers le lointain : la mer du Nord, le port de Dunkerque, le travail des champs. Le cinéma de leur vie défile chaque jour sur cet écran géant. Personne ne sait dans quelle langue le film se joue.
Michel Gars a sa petite idée sur la question. Il se rend chaque mois dans une maison de retraite pour « récolter » le flamand. Le thème du jour : le jardin. Il s’agit de retrouver tous les mots ayant un rapport avec ce thème.
La séance commence. Le flamand donne une seconde jeunesse à cette bande d’octogénaires, qui se transforme en classe d’écoliers. Une vivacité d’esprit qui surprend pour une classe d’âge que l’on catalogue souvent sous les noms de Parkinson ou d’Alzheimer.
Michel lance un mot en français. D’un seul coup, les maladies s’oublient. Chacun cherche dans sa mémoire la traduction en flamand. Au bout de quelques secondes, une réponse fuse.
Chaque mot retrouvé est retransmis au siège de l’ANVT à Steenvoorde, lors d’ateliers de collectage. Chaque mot est pesé, les structures grammaticales sont analysées. L’idée est de mettre en ligne un dictionnaire flamand occidental/français, histoire d’institutionnaliser le dialecte.

Dans le chœur flamand
Pour parler leur langue, les flamands de France dispose aussi de leur radio :    Uylenspiegel    « Une    radio    bilingue,    nous    explique Marie-Christine Lambrecht. Il ne suffit pas de conserver la langue sur papier. Il faut aussi la faire vivre ! » Marie Christine sait de quoi elle parle. Elle fait diffuser sur cette radio des extraits de sa chorale : Het reuzekoor, basée à Dunkerque.
Là-bas, les chants carnavalesques se mêlent aux mélodies de la mer du Nord. En doux murmure se mêle la réminiscence des chants en flamand. Dans le quartier de Rosandael, au château Coquelle, un bâtiment cossu entouré d’un magnifique jardin à l’anglaise, Het reuzekoor y répète ses récitals en flamand.
Les choristes apprennent un nouveau chant. Edmonde se détache du groupe, parfaitement bilingue, c’est elle qui assure l’étape du « déchiffrage ». Chaque syllabe est répétée. Chaque mot est expliqué. Le chant en question est à la gloire de De Panne. « Nous sommes invités au centenaire de la ville. », précise Marie Christine.
Edmonde continue son explication. « Le « o » ouvert, ouvrez bien le « o », et faîtes attention, le « v », se prononce « f » ici ! ». La séance terminée les choristes rangent leur texte. « J’écris des chansons en flamand, mais nous ne les chantons pas ici. » Confie Edmonde.
« L’essentiel de notre répertoire nous vient de l’œuvre d’Edmond de Coussemaker, ajoute Marie-Christine. Un musicologue. C’est lui qui a créé le Comité Flamand de France en 1853. »
Le Comité Flamand de France a élu domicile au musée des Augustins, à Hazebrouck. Pousser la porte de cette société savante, c’est faire un voyage dans le temps ; les murs y sont tapissés de livres anciens.
Philippe Masingarbe, gardien du temple, accueille le visiteur de sa voix fluette. « Edmond de Coussemaker voulait protéger une spécificité culturelle: la culture flamande de France. Il avait compris dès le XIXème siècle que cette spécificité pouvait disparaître. » M. Masingarbe déroule l’histoire de son association. Le récit est passionné, emprunt de romantisme. Il explique clairement la double identité flamande et française. Affirmant que dans le Westhoek, l’un ne peut pas exister sans l’autre.
Sur l’un des prospectus qu’il donne à ses visiteurs, une phrase résumera    son    propos :    « ‘K zyn Franschman,‘k bluven  een Vlaeming ». Au dessus, la traduction : « Français je suis, Flamand je reste ».

Nord flamand langue minoritaire et régionale UNESCO

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