Portraits de France en gris d'asphalte - épisode 9

Paris - Lille : Le dernier voyage

 

Porte de Clignancourt, 14h. Le soleil assomme Paris de ses rayons brûlants. Je porte un T-shirt et un pantacourt, mais mon sac à dos me donne l'impression que je suis vêtu d'un pull en laine. Comme toujours, les grands boulevards sont engorgés de voitures. La tôle reflète les assauts de l'astre diurne sans s'arrêter. On peut facilement imaginer les saunas ambulants qui vagabondent dans les rues de la Capitale...

Aujourd'hui, j'ai rendez-vous avec Gilles. Il m'attend près de la station Total, non loin de la bouche de métro. Quand j'arrive sur place, je trouve une demi-douzaine de voyageurs qui attendent sur un banc. Bien trop pour tenir dans une seule voiture ! En fait, nous sommes deux co-voiturages à attendre nos conducteurs ici. La station essence semble être l'endroit idéal pour prendre des passagers, un parking se trouve, en effet, juste à côté.

 

J'ai à peine le temps de faire connaissance avec les autres passagers que Gilles m'appelle. Il se trouve à l'entrée du parking. Nous allons le rejoindre et nous prenons place à bord d'une Volkswagen Tiguan.

 

Gilles

 

Quand Gilles démarre son véhicule, il met tout de suite la radio. Visiblement, quelque chose d'important se passe. RTL annonce alors qu'un avion de la compagnie Air Algérie devant relier Ouagadougou à Alger a disparu des écrans radars en survolant le Mali... Inquiétant en effet. On ne parle pas encore de crash. Chacun pense qu'un détournement terroriste a pu avoir lieu. L'hypothèse est plus que crédible, surtout dans cette partie du monde.

Le journal parlé consacre plusieurs minutes à cette disparition puis enchaine sur d'autres titres de l'actualité, en vain. Mes compagnons de route se posent tous des questions au sujet de cet avion. Les réponses arriveront dans la soirée.

 

Mariage

La discussion est partie très vite. Il faut dire que RTL ne nous a pas laissé le choix et d'un coup nous nous rendons compte que nous n'avons pas été présentés. Derrière moi, Dounia est professeure des écoles dans le département des Hauts-de-Seine. Farah et Jonathan sont tous les deux à la recherche d'un emploi. Jonathan a une formation de conseiller bancaire et Farah travaillait dans l'approvisionnement de produits manufacturés chinois. Pourtant, tout va bien pour eux. Ils sont tout juste mariés.

« Une partie de la famille de Farah est venue sur Paris pour le mariage. Là, nous rentrons sur Douai. » Originaire d'Afghanistan, Farah a passé la plus grande partie de son enfance en Bretagne. « C'est comme ça que j'ai découvert le co-voiturage, raconte Jonathan. J'allais voir Farah tous les quinze jours à Rennes. »

 

Farah jonath

 

Gilles, quant-à-lui, est chef de secteur pour une entreprise allemande spécialisée dans la fabrication de plaquette carbure. « Nos produits sont destinés à l'usinage de métaux. Nous avons des clients dans l'aéronautique, l'automobile et les moules. On travaille sur tout type de machine. »

 

Réussite

Titulaire d'un BEP en mécanique, Gilles a gravi petit à petit les barreaux de l'échelle sociale. « Avant, j'ai travaillé 19 ans dans une autre société. J'étais assez polyvalent puis l'entreprise dans laquelle je travaille aujourd'hui, m'a offert un poste plus intéressant. » Gilles met en avant son expérience pour arriver à ce genre de poste mais Jonathan réagit. « C'est vrai que dans votre génération, c'était encore possible de partir d'un BEP et de s'élever à force de travail. Avec la nôtre, ce n'est plus possible. C'est le cas dans le milieu bancaire en tout cas. Tu as beau avoir de meilleurs chiffres que tes collègues, être le plus pertinent dans tes choix, jamais tu n'arriveras à obtenir des postes comme cela si tu n'as pas un diplôme d'une grande école de commerce dans ton CV... »

Gilles acquiesce et la conversation repart sur son métier. « Je m'occupe de tout le secteur nord de la France. Notre carnet de commande est en hausse. » Les nouvelles que Gilles nous apporte de son entreprise sont bonnes en effet. Depuis 2000, son employeur enregistre plusieurs embauches par an en France, exception faite des années 2008 et 2009. « Du fait de la crise qui s'annonçait, on a préféré rester prudent », explique Gilles.

 

Animateurs

Dounia de son côté, se montre plutôt discrète jusqu'à ce que Jonathan ne lui pose des questions sur son métier. Ce qui l'intéresse, c'est la réforme des rythmes scolaires qui sera appliquée dans tout le pays au mois de septembre. « J'ai été animateur pendant dix ans. Cette histoire de rythmes scolaires m'intrigue. »

Dounia lui répond par un sourire. « Dans la ville où je travaille, j'ai l'impression que l'on n'est pas prêt. Ils ont envoyé un formulaire à tous les enseignants pour savoir si on participerait aux animations. Tout le monde a répondu non, nous n'avions aucune indication sur la manière dont ça allait se dérouler, et sur nos salaires. »

Jonathan réplique du tac au tac. « Ouais, ça sera encore une usine à contrats précaires pour les animateurs. Et en plus, ils seront payés au lance-pierre. Je n'aime pas ça. » En comparaison, il évoque les colonies de vacances qu'il a fait avec le comité d'entreprise de la SNCF. « On sent qu'ils ont plus de budget que les collectivités locales dans cette boîte. »

 

Pasenger

 

Nous arrivons dans les environs de Douai. Gilles dépose les jeunes mariés sur un terre-plein près la sortie d'autoroute. Il reprend ensuite vers Lille. Nous ne sommes plus que trois dans l'habitacle. Un silence s'installe. Gilles monte le son de la radio, Dounia fredonne chaque chanson qui y passe. Je pense qu'elle les connaît toutes par cœur. De mon côté, je commence à prendre conscience que mon tour de France se termine. Je me dis que demain, il n'y aura pas de nouveau rendez-vous, pas de nouveau paysage à découvrir, pas de nouvelle rencontre... J'arrive au terme d'un périple qui aura duré un peu moins de deux semaines. Au moment de descendre de la voiture de Gilles, j'ai encore du mal à saisir ce que je pourrai tirer de ce tour de France. En prenant la direction du centre-ville, je décide de m'accorder quelques jours de réflexion sur la question. Ils ne seront pas superflus pour apporter une réponse et clore définitivement ce voyage...

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