Pour une paire de chaussures...

Toutes les trois semaines, les équipes de bénévoles du secours catholique et d'Emmaüs ouvrent une ancienne église où ils fournissent vêtements, produits d'hygiène et couvertures aux migrants. Au départ, ces opérations se déroulaient dans le calme. Avec l'augmentation du nombre de migrants, la tension commence à monter.

Au vestiaire de la rue de Croy à Calais, il y a un homme assis par terre. Et il pleure. La raison de son désarroi : ses chaussures. Elles sont trop « neuves » pour que les bénévoles puissent lui fournir une nouvelle paire. Elles sont aussi trop usagées pour passer l'hiver, les pieds au chaud.

 

Brigitte, la bénévole chargée d'accorder ou non une nouvelle paire de chaussures aux migrants, tente tant bien que mal de se montrer ferme. « Les chaussures, c'est ce qu'ils demandent le plus, on ne peut pas en accorder à tous », explique-t-elle. De fait, cette ressource est gérée comme une denrée rare. Une nouvelle paire de chaussures n'est accordée que si celle qu'un migrant porte déjà, sont dans un très mauvais état.

 

« C'est surtout pour les nouveaux que nous réservons les paires de chaussures. Certains d'entre eux arrivent en tong et nous sommes au mois de novembre ! »

 

Pour ne pas faciliter la tâche des bénévoles aujourd'hui, Emmaüs Mulhouse a reçu un don de 500 paires de chaussures neuves, des chaussures de marche, invendues dans les magasins de sport alsaciens. En un mot, l'idéal pour le quotidien des migrants de Calais. Et tous les migrants prétendent avoir des chaussures suffisamment usagées pour avoir accès ces nouveautés.

 

Être ferme

 

Et ceci n'est que la première étape du parcours que feront les migrants. Après être passé par Brigitte pour les chaussures, Micheline et Antoine fournissent bougies, shampoing et savons. Denise donne des chemises et Dominique s'occupe des pantalons.

 

A chaque fois, pour les bénévoles, il faut négocier, être ferme : trois bougies par personne, pareil pour les chemises. Concernant les pantalons, ils n'en ont droit qu'à un seul.

 

« On aimerait donner plus, assure Brigitte, mais on ne peut pas. On n'a pas assez de stock pour servir tout le monde. », déplore-t-elle.

 

Depuis le mois de juin dernier, c'est une nouveauté chez les associations de bénévoles, ne pas avoir assez de dons. « Au mois de septembre, on n'avait pas eu assez de dons pour servir tout le monde, c'est la première fois que cela nous arrive. », explique un bénévole.

 

Au cours de l'année, le chiffre des personnes ayant recours à l'aide du Secours catholique et d'Emmaüs est passé de 200 à 600 personnes. « On le sait parce que pour pouvoir avoir accès au vestiaire, les migrants doivent se munir d'un ticket que l'on distribue en début de journée. Aujourd'hui, on en a distribué 600. C'est la première fois », explique Denis Campanie, bénévole de Saint-Omer.

 

Nostalgie

 

A peine 400 migrants sont-ils passés que les visages se crispent : les cartons sont vides, les tailles les plus demandées se raréfient, les bénévoles fatiguent. Certains sont debout depuis cinq heures du matin. Les sourires demeurent mais les regards sont ternes. Et quand on pose des questions, on sent que la flamme qui anime l'engagement des bénévoles commence à s’essouffler. Une certaine nostalgie règne chez certains d'entre eux.

 

« Oui, on regrette une certaine époque, nous dit l'un d'entre eux. Une époque où ils n'étaient que 200 à venir, où on les connaissait tous par leurs prénoms. Une époque où c'était plus convivial. » Depuis le mois de juin, c'est fini tout ça.

 

Désormais, de l'aveu même des bénévoles, certains migrants sont devenus agressifs. « Ce n'est qu'une minorité d'entre eux, assure Denis Campanie. Mais, cela suffit pour réveiller les idées les plus noires chez certains calaisiens. »

 

Barricadés

 

Il est 18h. Sur les six cents tickets distribués, seuls cinq cents migrants ont pu avoir des vêtements neufs et éventuellement de nouvelles chaussures.Etant donné l'état des stocks et leur fatigue, les bénévoles décident de fermer le vestiaire.

 

Quand la nouvelle arrive chez les migrants qui attendent encore, un moment de confusion règne. Une majorité décide partir. Une autre partie du groupe reste, insiste pour pouvoir entrer. Certains d'entre eux se montrent violents. Les bénévoles n'ont pas le choix. Ils se barricadent dans le vestiaire et appellent la police pour pouvoir être évacués.

 

Dans le hall, tout le monde prend conscience que la tension qui existe déjà à Calais depuis cet été monte encore d'un petit cran. Et toujours d'après les associations humanitaires, la situation empirera au mois de décembre.

 

« Ils vont créer un accueil de jour dans un centre situé à 10 km du centre-ville, explique Micheline. Ce n'est pas tout ! Pour pouvoir accéder au centre-ville, ils devront traverser une zone de chasse située dans les dunes. Ca va être impossible ! » Tous reconnaissent cependant que la ville de Calais à elle seule ne peut pas faire grand-chose face à cet afflux de migrants.

 

Quelques minutes passent, la porte d'entrée du gymnase s'entrouvre et laisse passer la lampe torche d'un CRS. Le vestiaire est évacué. On apprendra plus tard que seulement deux migrants étaient responsables de l'échauffourée

 

Les bénévoles rentrent donc se reposer, les traits de leurs visages tirés, l'esprit ailleurs, inquiets. Qu'à cela ne tienne, ils seront présents dans trois semaines au vestiaire de Calais et tenteront tant bien que mal de satisfaire tout le monde.

société France migrants Calais

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